A Murwillumbah, je cherchais un job pour passer l’hiver intelligemment. Ne trouvant pas et ayant fait le tour de la région, je me rabats sur le fruit picking, que je voulais tôt ou tard expérimenter. La récolte des fruits et des légumes est le job par excellence des backpackers : il requiert une main d’œuvre massive, peu qualifiée et physiquement opérationnelle. Un peu comme nos vendanges en somme.
Je tombe sur annonce informant d’un besoin de volontaires pour du picking à Bundaberg. Situé à environ 7h au nord de Brisbane, sur la côte, Bundy est la place forte pour cette activité. Le climat y est relativement bon toute l’année. J’appelle l’auberge qui se charge de la distribution du travail et de la mise en relation avec les fermes :
- Bonjour, j’appelle au sujet de l’annonce concernant le picking. Avez-vous toujours besoin de monde ?
- Oui, absolument. Il y a du travail en ce moment, des fermes viennent de s’ouvrir.
- C’est pour quel fruit ?
- Poivrons et courgettes.
- C’est payé à l’heure ou c’est un contrat (=payé au sceau) ?
- Il y a les deux. A l’heure, c’est 17,5 dollars avant taxes.
- Ok, je serai là dans deux jours.
Je téléphone également au National Harvest Labour Informations Service, un organisme chargé par l’Etat de renseigner sur les endroits où il y a de l’activité. Ils confirment que la place la plus proche en ce moment, c’est Bundaberg. Le temps de monter là-haut (je dois passer une nuit à Brisbane pour des raisons d’horaires) et je débarque à Bundy le jeudi, sous une pluie fine me rappelant, ô nostalgie, le charmant crachin breton.
Comme toutes les villes australiennes, Bundaberg, 55 000 habitants, est très étalée. Peu pavillonnaire, elle est essentiellement constituée, pour ce que j’en ai vu, de commerces, de hangars, de magasins divers et d’une kyrielle d’églises. Au loin, la fameuse distillerie de rhum tourne à plein régime.
A la réception du Bundaberg Backpacker, je fais la connaissance de mon interlocutrice de l’avant-veille. La voix rauque, les dents écartées et jaunies par le tabac, la mégère doit facilement peser son quintal. Elle expédie les consignes avec son accent « aussie » :
- Il faut régler pour une semaine. Le check out le matin se fait entre 9h30 et 10h, avec trois jours de préavis. Il n’y a pas de remboursement. Pas d’alcool. Les chaussures de travail restent à l’extérieur. La cuisine ferme à 9 heures, la vaisselle doit être faite. Changement des draps le jeudi. Des questions ?
- Et pour le job ?
- On y vient. Il n’y a pas grand-chose pour l’instant, mais d’ici lundi ca devrait s’améliorer…
- Vous savez que je viens de Byron Bay, 10 heures de route au sud, et qu’il y a deux jours au téléphone, vous me disiez qu’il y avait du boulot ?
- Ouais, mais là il pleut…
Le téléphone sonne. Elle tourne les talons et répond : « Oui, il y a du travail… poivrons et courgettes… internet gratuit, oui…» Quand le seul et unique ordinateur fonctionne et quand la salle où il se trouve est ouverte. Fucking hell.
Je traverse la rue et me rend à l’ANPE locale, au cas où. Pas de boulot. La conversation se poursuivant, les deux femmes ne peuvent éviter un air contrit lorsque je leur dit où je suis descendu. Fort de l’accueil peu sympathique reçu quelques minutes auparavant, je leur demande si elles ont entendu quelque chose à propos de cette auberge. « Oui, pas mal de sales histoires. Un peu comme la vôtre en fait : pas de boulot et une semaine payable d’avance. Vous devriez changer à la fin de la semaine. » Même discours au journal local où j’irai faire un tour.Ma chambre : pas de méprise, il s'agit d'une vitre, non d'une fenêtre. Le manque d'air était évident pour les six occupants. J'imagine en plein été...
Sur le nombre de backpackers, rares sont ceux qui restent plus d’une semaine. Ceux qui persévèrent ont souvent un autre objectif que celui de gagner de l’argent : travailler trois mois afin de renouveler leur visa d’un an.
Alex Mac Gregor, mon « roomate » écossais, est resté six semaines. Il a touché 1500 dollars (915 euros). Il s’estime content, même si c’est une somme que l’on doit normalement toucher en deux fois moins de temps. « Better than nothing », telle était son humble philosophie, que j’ai faite mienne depuis, tout en gardant à l’esprit qu’en l’occurrence, « rien » était mieux que quelques cacahuètes lancées par ces esclavagistes.
Le stand-by, c’est le must. La cerise sur le gâteau, le beurre dans les épinards, avec même un peu de crème fraîche. Quand il y a un nouvel arrivant et qu’il n’y a pas de place dans les fermes, il est inscrit comme remplaçant sur la stand-by list. Un travailleur est malade, ou ne se lève pas, et il est normalement supplanté. Les premiers départs pour les fermes sont à 5h30. Mais les gens en stand-by doivent se lever avant 4h. Pour une raison encore non éclaircie. A l’extérieur, des sièges bleus fixés au mur attendent chaque nuit les postérieurs meurtris des « pickers ». Le premier levé, le premier servi en cas de remplacement. La première nuit, je mets donc mon réveil à 3h30, et me lève avec Alex (normalement en congé, mais qui essaie quand même de travailler pour rentabiliser son temps). On descend. Mais il y a déjà deux personnes qui attendent. Selon Alex, ils attendaient depuis deux heures du matin…
La nuit suivante, motivé par mon précédent échec, je mets mon réveil à 3h. Mais Alex et Chris sont déjà assis sur les sièges bleus. Je les accompagne, sans espoir car il est peu fréquent que plus de deux remplaçants soient sollicités.
Alors, à quoi pense-t-on, le cul sur un siège fixé à un mur de briques, en attendant que les heures tournent, si possible en notre faveur, avant que l’on vienne annoncer une heure plus tard aux trois pauvres pigeons qu’ils ont roucoulé pour rien ? On maugréé d’abord contre ces espèces de sièges à baquet, rappelant ceux du métro parisien : on y aurait enlevé les bancs au profit de fauteuils individuels pour empêcher aux clochards de s’allonger. Puis on se demande ce qu’on fait, au beau milieu de la nuit, par une température peu estivale, à attendre que rien ne se passe. Aucun de nous trois ne travaillera ce jour-là.
Les nuits de samedi et dimanche, je les passerai à dormir. Le dimanche soir à 18h30, la liste pour le lendemain est affichée. Chacun se précipite pour vérifier sa situation, et celle des autres. En ce qui me concerne, c’est encore stand-by list. Je décide de me lever. Cette fois, c’est bon, je suis le seul ! Puis je réalise que la finale de la coupe du monde de foot se joue à partir de 4h30 du matin, que les gens vont préférer rester voir le match plutôt que d’aller bosser. Que nenni, pensez-vous ! A 5h30, le conducteur m’informe que tout le monde prévu sur la liste principale est bien parti, que je peux repartir au pieu. Je regarde donc la finale, et à 7h, je remonte finir ma nuit.
J’arrive au terme de ma première semaine, sans avoir mis les pieds dans un quelconque champ de patates. J’aurais bien tenté de réveiller quelques consciences endormies, rendues dociles par la fatigue et le manque d’argent, mais certains comme Alex semblent avoir été pris par le système. Je suis retourné à la réception me plaindre contre cette publicité mensongère, leur demander d’arrêter de faire venir des jeunes puisqu’ils savent pertinemment qu’il n’y a pas assez de travail. La mégère a rougi, s’est penchée sur mon cas, et m’a signifié que je serai le prochain sur la liste principale. Ce dont je me contrefout royalement.
Tomates et courgettes pour unique horizon
La veille de mon départ, la mégère me tend un contrat : « Une nouvelle ferme vient d’ouvrir, tout le monde bosse demain. » Des tomates en prévision. Cette fois, je refuse de payer pour une semaine, et prolonge d’une nuit, pour voir.
Le travail commence après l’aube, sur les coups de 6h45. Je ne sais pas pour combien de temps. Je ne suis pas payé à l’heure mais au « bucket ». Faut pas rêver. Je décide donc de ne pas m’économiser : je saisi les tomates deux par deux, les cherche au milieu des plantes. « Eh ! Le Frenchie! » Je me relève. Un des fermiers s’avance vers moi. Un peu bourru, très bronzé avec des yeux verts, luisants à l’ombre d’un grand chapeau de jackeroo (cow-boy), l’homme a l’archétype du physique australien. «Enlève bien toutes les queues. Et tu en as oublié, il faut aussi cueillir celles-là. » Sous mon regard incrédule, il me montre une tomate entièrement verte, commençant à peine à jaunir. A ce moment, l’image d’une tomate fade et sans jus, coupée la veille dans mon assiette, me saute aux yeux. Dans les lignes interminables de ce champ infini, aucun moucheron, aucun insecte ne vient perturber la pousse déterminée de ces tomates trop rondes et trop intactes.
A 10h15, toutes les lignes ont été ratissées, le travail est terminé. J’apprends que le prix par sceau est de 1,80 dollars, soit 1,40 dollars après taxes. Trop généreux. J’ai rempli une vingtaine de sceaux. J’empocherai donc 28 dollars. Et j’ai payé ma nuit 30 dollars. « Tomorrow, zucchinis », annonce l’un des fermiers de Dickies, avec un sourire en coin. Les courgettes, ou la garantie de marcher à l’horizontal à la fin de la journée.
Je travaillerai environ 8h ce jour-là. Les courgettes, c’est un luxe, 2,50 dollars par sceau ! C’est aussi le légume réputé pour être l’un des plus durs à récolter. Ma journée me rapportera entre 40 et 50 dollars. S’il gémit sacrément pendant ces longues heures, mon dos s’est finalement vite remis de ses efforts.

Je conclus mon expérience dans le picking. Certes, ce n’était pas la pleine saison. Mais en été, les hôtels sont blindés et les garanties d’avoir du boulot ne sont pas plus élevées. L’exploitation, c’est bon, j’ai assez vu. Cela n’empêche pas une certaine remise en question : ne serais-je finalement qu’un simple cliché hexagonal, râleur et encarté CGT? Suis-je autant au confort abonné, le Français de François de Closet, espérant et réclamant « encore et toujours plus » ? « When you want more than you have, you think you need », chante Eddie Vedder. Ce qui n’est pas le cas de tous ces Népalais, Pakistanais et Asiatiques qui courbent l’échine sans dire mot. Ils savent qu’ils n’ont pas le choix, eux ; qu’ils ne peuvent faire la fine bouche sous peine de voir leur épée de Damoclès – un visa à rembourser, une famille à nourrir…- leur tombée sur le crâne.
Encore une fois, Bundaberg est une véritable usine à gaz. Il est difficile de faire de cette expérience une généralité. Si le travail est physique quelque soit la ferme – et la pénibilité du travail n’est pas ce que je dénonce en soi –, le salaire est souvent moins ridicule, et le logement relève moins du bagne. Il existe aussi de bonnes opportunités dans ce secteur, comme partout.
Brisbane City Backpacker, nous revoilà ! J’y resterai une semaine et demie. Un soir, deux amis, Thomas et Matthieu, me disent qu’ils connaissent un Français ayant bossé sur un bateau de pêche, à Mooloolaba à 1h30 au nord. Par chance, ils ont conservé son numéro. Renseignements pris, je prends mon ticket pour ce petit port de pêche le surlendemain.
A l’heure où j’écris ce post, je suis à Mooloolaba depuis cinq jours. Je nettoie le bateau de Léon, un Australien qui vient de l’acheter sur E-Bay et l’a fait venir des Etats-Unis. J’attends lundi le coup de fil d’une entreprise de pêche. En attendant, j'ai entièrement rattrappé mon retard!
@+ !
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RépondreSupprimerCa y est. Moi aussi j'ai rattrapé mon retard (plus facile en contournant le Great Wall internet de la Chine qui m'empêchait d'aller sur ta page:(. Quel plaisir de te lire encore et toujours. J'attends maintenant ton post sur les piscines :)
RépondreSupprimerJ'ai adoré lire ton périple !
RépondreSupprimerJ'arrive sur Brisbane le 17 Septembre et par pour Bundaberg et Baffle Creek le 19 Septembre afin de réaliser du woofing.
Peux tu me communiqué l'adresse ou le contact du bateau de peche car vraiment ça me plairait beaucoup de faire cela merci