Nimbin, c’est les ruines d’une ère hippie, aujourd’hui dégénérée, mais qui tente pitoyablement d’en conserver l’esprit. Les roots en question ont aujourd’hui la soixantaine bien frappée, les yeux cernés, les dents noires ou déchaussées, la barbe plus poivre que sel, les haillons en guise de futals. Certains boitent, ne sont pas au top de leur forme. Ils n’ont pas dû respirer que du romarin. Bon précisons, avant d'aller plus loin, surtout pour la forme et l’objectivité, que Nimbin, ce n’est pas que la drogue, comme l’indique mon guide de voyage :
« Visiter Nimbin peut s’apparenter à une expérience sociale, notamment à midi, lorsque les excursionnistes de Byron Bay arrivent en masse et sont assaillis par des vendeurs d’herbe à dreadlocks dans la rue principale. C’est un stéréotype bien sûr, les habitants et la culture de Nimbin sont bien plus éclectiques. En passant une journée ou deux sur place, vous découvrirez une communauté artistique croissante, une culture new age et une population accueillante. » Voilà c’est dit, merci Lonely Planet pour la précision politiquement correct.
Il n’en reste pas moins que la sacro-sainte marijuana gouverne ici de façon quasi théocratique, érigée qu’elle est en faiseuse de miracles. Une belle plante, la Marie-Jeanne ! Dans les backpackers de la région, des prospectus, toujours hauts en couleurs, font la promotion d’un « village culturel ». Tu parles d’une culture...
En fait, j’ai connu Nimbin tout à fait par hasard, dans un thriller norvégien que je lisais sur le trajet de Cairns à Brisbane, et dont l'intrigue se déroule en Australie. Puis à Brisbane, j’ai réalisé que Nimbin était en fait tout proche. Je n’avais cependant aucune réelle motivation pour aller jusque là-bas. Mais en cherchant des familles pour du wwoofing, je me suis finalement retrouvé à Murwillumbah, à seulement 50 km de Nimbin. Cette fois, je ne pouvais pas ne pas y aller. A la fin de mon séjour de wwoofer (voir précédent billet), je pars donc à l’aube, pour deux jours éventuellement de visite de cette Amsterdam australienne. En réalité, une petite journée sur place sera suffisante, même si j’aurais pu approfondir mes connaissances du terrain.
L’idée est simple. Dans l’Etat du New South Wales, les lois concernant les drogues sont plus souples, contrairement par exemple à son rigide voisin du nord, le Queensland. C’est en 1973 que tout a commencé, lorsque l’Union des étudiants australiens organise l’Aquarius Festival, parfois comparé au Woodstock américain, dans la Nimbin Valley. L’évènement fut un succès et de nombreux participants s’y installèrent définitivement, déterminés à transformer la bourgade naissante en un havre de paix permanent pour leurs semblables. « Si tu te souviens d’Aquarius, c’est que tu n’y as pas été », dit un proverbe local. Nimbin devient une place mondiale de la culture hippie puis alternative.
Ses habitants ne sont pas seulement des bobos en quête d’un retour aux sources gentillet et surfait, tout en gardant auprès d’eux I-Phone et Blackberry. Mais de véritables roots cultivant leur jardin comme le recommandait Voltaire. Car « la terre, elle, ne ment pas », rappelons-nous les paroles de Philippe (Pétain). Ici, les pieds nus et sales et les pantalons amples en coton sont de rigueur.
Ce mode de vie « chasse, pêche et cueillette » des premiers temps s’étend en fait sur une large partie est du territoire australien. A Bundaberg, bien plus au nord, lorsqu’une semaine plus tard je chercherai une nouvelle famille wwoof, je tomberai dans l’annuaire sur un mystérieux « hermitage ». Quelque coups de fils et deux trois clics de souris m’amènent à découvrir une communauté inspirée du mouvement écossais Findhord (à lire par ici, ça vaut le détour), que d’aucuns compareraient vite fait à une secte. Mais qui n’est juste qu’un groupe d’adultes et d’enfants vivant ensemble à la mode traditionnelle, peut-être un peu allumés du ciboulot, mais sûrement pas bien méchants.
Revenons à nos moutons fumés. Faire pousser la marijuana n’est pas interdit, et les industries la cultivant sont tout à fait légales. Il y a cependant au moins une condition : que la présence de THC (« la substance qui te fait monter haut », dixit un commerçant) dans la plante soit inférieure à un certain taux. La plante, dont la fibre est de bonne qualité, sert à la fabrication de nombreux produits manufacturés, la plupart en Asie : chapeaux et vêtements de toute sorte, cordes, soins du corps et du visage… et serait même présent dans notre béton français !
Deux commerces sont réputés à Nimbin : le Rainbow Café, et la Hemp Embassy. Hemp est le nom anglais pour marijuana. Le sigle H.E.M.P signifie quant à lui Help End of Marijuana Prohibition. La parole d’évangile faisant force de loi au village est que le cannabis n’est non seulement pas néfaste pour la santé, mais surtout qu’il lui est bénéfique, et est élevée au rang de médecine, témoignages de scientifiques hirsutes à l’appui. Le THC permettrait de réduire la taille des tumeurs cancéreuses...
La marijuana fait donc l'objet d'un véritable culte. D’ailleurs, comme le montrent certaines de mes photos, il n’est pas rare de voir des images christiques transformant le Messie en fumeur de joint... Mais comme je l’ai déjà mentionné, ce village est un melting-pot, à la limite de l’incohérence, de nombreux courants. Aussi la religion est-elle à la fois détournée et moquée, respectée et même louée. Paradoxal, mais c’est le sentiment que j’ai eu.
Chaque premier week-end de mai a lieu le Mardi Grass (grass = herbe), carnaval célébrant et manifestant le souhait de voir la légalisation du cannabis. Je l’ai loupé, mais en voici un aperçu : http://www.nimbinmardigrass.com/
En 2008, une série de lois adoptées en Nouvelles Galles du Sud ont changé un peu la donne de la culture du chanvre : plus douce pour la production industrielle, plus dure pour les petits producteurs locaux qui prendront désormais l’ascenseur pour l’échafaud et plus pour le nirvana.
Nimbin ! - réaliser des diaporamas
Derrière le musée, les récoltes
C’est dans ce village névralgique que tous les touristes remontant ou descendant la côte est passent faire leur marché. Celui-ci se fait quasiment au grand jour. Le lien est ténu entre la vitrine des commerces légaux vantant la marijuana) et l’arrière-scène. Géographiquement, ce lien est en fait une ruelle, entre le Rainbow Café et le Muséeum. Les rabatteurs, entre 16 et 30 ans, y sont légions. Une trentaine de jeunes m’a-t-on dit gère ce petit business local, un nombre conséquent sur une aussi petite superficie. Je m’approche de l’un d’eux, décide de jouer carte sur table et dit que je voudrais simplement prendre leur herbe en photo. Sans acheter. Pas question, me répond-t-il tout bas. Idem pour les deux suivants, qui m’indiquent un groupe, plus bas. En m’approchant, l’un d’eux me lance, le menton en avant : « Some weed ?», « Euh, non, merci, je veux juste prendre une photo », « No, no way. » Et il m’oublie.
Presque résigné, je tente une dernière approche, un grand blond (avec des chaussures noires !) avec un treillis rappelant celui de l’armée russe. Pierre Richard – il n’a pas voulu me donner son vrai nom - rit nerveusement. « Tu pourrais être flic ! » Je lui montre alors ma carte de presse, qui a l’effet escompté. « Tu veux le faire ? », demande-t-il à son copain, également mal à l’aise. « Go for it », « Vas-y », lui rétorque-t-il. « Ok, mais pas de nom, pas de visage en photo, ok ? » « Ok ».Je suis donc Pierre à sa planque. D’un mouvement précis, il retourne un morceau de terre, et en ressort un petit sac en plastique. Dans un cabanon, il me montre ce qu’il a, autour de 4 grammes. « Tu vends ça combien? », « 50 dollars ». C’est cher. Un attrape-touriste comme un autre. De plus en plus nerveux, il m’incite à terminer mes photos, qui n’étaient qu’un prétexte pour visiter les coulisses. Je lui demande combien ça rapporte. Il ne veut rien lâcher, c’est pénible et la tension monte. Je lui indique une fourchette. Il finit par sortir le chiffre de 1500 dollars par jour. Seulement pour lui ? Ou également pour tous ses potes qui se partagent le butin ? Je n’ai pas eu la précision. Le commerce est en tous cas lucratif, sans aucun doute.
Le talkie walkie de Pierre se met à grésiller. « You’d better leave now, cops are on the way » (« Tu ferais mieux de partir maintenant, les flics arrivent »), me lance-t-il rapidement. Il est temps en effet de débarrasser le plancher. En quittant l’endroit, je regarde le groupe de jeunes se disperser sans agitation, tandis que le girophare bleu-blanc-rouge de la police parvient à leur hauteur.
A suivre, Bundaberg, les courgettes pour seul horizon
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