mardi 10 mai 2011

Uluru, la terre des Créateurs

La croyance aborigène ou le Dreamtime. Connaître la culture aborigène, c’est d’abord connaître le Dreamtime (ou Dreaming), le Temps du Rêve, l’origine de tout, bref, le big-bang aborigène. Le Dreamtime est une notion complexe, mais on peut tenter de l’expliquer comme suit.
King's Canyon
« Selon la cosmogonie (science de la formation de l’univers) aborigène, il n’y avait au commencement, qu’une vaste étendue de terre plate. C’est alors qu’émergèrent du sol des êtres capables de se métamorphoser à leur gré et qui portaient des noms de bêtes, de plantes, de personnes ou de phénomènes naturels. Ces Ancêtres du Rêve entamèrent un long périple sur terre et sous terre, laissant leurs empreintes dans le paysage, puis donnèrent naissance aux humains, avant de retourner sous terre ou dans le ciel. »
(source : Les Aborigènes d’Australie, Stephen Muecke, Adam Shoemaker, Gallimard 2002)

« Le Dreaming, c’est la compréhension de tout ce que nous avons autour de nous », résumait en 1996, Merv Penrith, une « ancienne » d’un clan.

Ce n’est pas un concept chronologique comme peut l’être notre Genèse chrétienne. « C’est la dénomination du lien permanent qui existe entre le passé et l’avenir, entre ce qui a été, ce qui est et ce qui sera. Il désigne à la fois les créatures ancestrales qui ont parcouru le continent, modelant le paysage, les minéraux, la faune, la flore, et les hommes, mais aussi les récits mythiques qui racontent leurs exploits, tout comme les traces qu’ils ont laissées sur terre lors de leurs passages.
Toute espèce et tout phénomène naturel sont directement associés à un héros mythique du Temps du Rêve, dont les plus répandus sont le python Arc-en-Ciel, les Wandjina, les Deux Frères, le héros Kangourou, les Pléiades… » (op. cit.)

« Les héros du Temps du Rêve ont structuré un monde qui était jadis informe : d’immenses serpents ont remué la terre, créant les rivières, et pondu des œufs, les montagnes. Ainsi la vie a-t-elle était générée et diffusée. Mais ces créateurs sont aussi des esprits qui s’incarnent dans les choses et les êtres humains. Naître à un certain endroit ou être l’enfant d’un parent définit l’appartenance à un clan dont l’ancêtre est l’un des héros du Temps du Rêve. » Les hommes sont responsables devant leurs ancêtres des lieux que ceux-ci ont créés.

Le python Arc-en-Ciel a le don de donné la vie en déposant des esprits de la création dans des trous d’eau. C’est lui qui apporte la pluie ; si quelqu’un le dérange ou enfreint la Loi, il peut envoyer le tonnerre ou causer des inondations. On dit qu’il avale les gens puis régurgite leurs os sous forme de rochers.

Une société de l’oralité. Les traditions se perpétuent oralement, la société aborigène n’est pas une société de l’écrit. Les mythes sont transmis par les anciens (les plus importants membre du clan, avant les enfants : ce sont les premiers à être traités en cas de dysenterie par exemple, car ils ont le savoir qu’ils se doivent de transmettre) à travers des chansons qui ont traversé les âges et les territoires.

Initiation. Les Aborigènes attachent une importance primordiale aux rites et aux cérémonies, ils fortifient les liens les unissant à la terre et aux Ancêtres. Ils revêtent alors plumes et peintures corporelles, et jouent du didjeridoo.
A l’adolescence, le jeune garçon est initié pour devenir un homme. Avec les ceux du clan, il part sur les routes, à la découverte des itinéraires sacrés. Il doit passer par des périodes d’isolement, d’interdits alimentaires et subit des interventions sur son corps : épilation, arrachage de dent, scarification, circoncision... Certains Aborigènes d’Alice Springs par exemple ont un trou sur les dents de devant, volontairement cassées.

Il est quasi-impossible pour les blancs, australiens ou touristes, d’aller à la rencontre d’un clan et d’assister à leurs cérémonies. Le gouvernement australien d’abord s’y oppose formellement pour des raisons de sécurité. J’ai pourtant rencontré un aborigène à Perth (j’en reparlerai), du nom de Robert Dann. Nous avons sympathisé et je le reverrai trois semaines plus tard, à Broome, sa terre d’origine. Je lui avais exposé mon souhait de rencontrer son clan et éventuellement d’en suivre l’initiation. Il n’avait pas refusé, mais m’avais prévenu et fait sentir l’attitude à adopter si cela se réalisait : respect, distance, humilité. Par manque de temps, je n’aurai pas l’occasion de rencontrer les membres de sa famille. Une prochaine fois, peut-être…

Uluru ou Ayers Rock. Après l’Opéra-House de Sydney, c’est la carte postale australienne la plus célèbre.
Ayers Rock n’est pas un monolithe comme on le dit souvent, mais un « inseldberg » : il plonge profondément sous la terre, forme un demi-cercle d’un seul bloc, et remonte à la surface 25 km plus loin, avec les formations rocheuses Kata Tjuta (« plein de têtes ») ou Mont Olgas.
Sa géomorphologie résulte d’une formation millénaire très complexe. Grossomodo, le sable qui composait autrefois un massif montagneux environnant s’est déposé, élevant le niveau du sol. Seul Uluru sort de terre aujourd’hui. L’érosion s’est poursuivie : des inondations sont survenues et en se retirant, ont poli et modelé ce bloc de granit tout à faut unique.

Il fait 350 mètres de haut et 9,4 km de circonférence.

La terre de la région (du Red Center en général) est rouge, il s’agit en fait de rouille mélangée à du sable, appelée pindan.

Uluru est l’un des sites sacrés les plus importants pour les Aborigènes de la région. Il fut le théâtre d’une terrible bataille entre deux clans qui marqua la fin du Temps du Rêve et l’avènement de l’âge des hommes. Ce n’est qu’en 1985 qu’il fut restitué à ses propriétaires ancestraux, les Yankuntjatjara et les Pitjantjatjara, qui ensemble, forment les Anangu. Les Anangu ont une loi, base du système social, religieux, juridique et moral : le Tjukurpa. Il parle du temps de la Création et explique l’origine des choses physiques. Il nous indique aussi comment se comporter les uns envers les autres.

Paradoxe expliqué. Le commun des quelques 400 000 touristes annuels se contente de faire le tour du rocher. Mais il est aussi possible de le grimper. Possible mais tellement déconseillé qu’il s’agit en fait d’une interdiction morale, par respect pour les propriétaires des lieux. Un panneau l’explique, mais à quelques mètres derrière, la corde nous pend au nez. C’est ce qui s’appelle tenter le diable de sportif que je suis ! Merde, quoi : une corde ok, mais juste pour regarder. Bon, il se trouve qu’en fait l’escalade du rocher est de moins en moins ouverte au public, officiellement pour des questions de sécurité.
Mais pourquoi ne pas simplement interdire l’ascension ? Le guide comparait le rocher au Vatican : « Vous n’iriez pas escalader le Vatican ? C’est pareil. » Ben non, m’sieur, y’a pas d’échelle adossée à Saint-Pierre de Rome, incitant le touriste lambda !
Un peu plus tard, je me renseigne auprès de Martha Coomber, la ranger du centre d’informations sur Uluru, une blanche mariée à un Anangu. Avec son mari, elle a aussi épousé le Tjukurpa, qu’elle maîtrise parfaitement à mes yeux, mais partiellement selon elle. « Il fut un temps où la fermeture de l’ascension du site avait été proposée au Parlement. Mais le lobby touristique australien est tout-puissant, et les Australiens avaient refusé. Aujourd’hui, les Aborigènes préfèrent le laisser ouvert car ils souhaitent éduquer plutôt qu’interdire. » Mon esprit apaisé par cette noble raison, la conversation s’est prolongée. Notamment sur l’incompatibilité Aborigènes-« nouveaux Australiens » et l’incompréhension mutuelle qui règne entre ces deux civilisations.

Record. On dit que le record d’ascension et de descente appartient à un Coréen : 17 minutes en montant, 17 secondes en tombant. Il y a eu 41 morts depuis 1985 : la chaleur ou la surface glissante ont eu raison des iconoclastes. Cela ne s’arrête pas là. Lorsqu’un homme blanc fait le pitre et meurt sur le territoire dans ces conditions, les Yankuntjatjara et les Pitjantjatjara procèdent à 18 jours de cérémonie pour laver les lieux souillés par l’esprit de l’homme blanc !

Photographie. Lorsque que l’on marche autour de la base, certaines partie du rocher sont interdites à la photographie. C’est le coin pour les affaires des hommes ou celui des femmes. Le sexe opposé ne sait absolument pas ce qui s’y déroule, et les Aborigènes, en passant devant, doivent détourner le regard de ces lieux.
Le rocher laisse apparaître des cavités qui servaient de refuge en cas d’intempéries ou de fortes chaleurs. Ces petites grottes pouvaient faire office de cuisine par exemple. Sur les murs apparaissent quelques dessins, comme le montre l’une des photos du diaporama ci-dessous où l’on distingue une croix noire, représentant un avion… Parfois, les formes que prend la pierre est propice aux imaginations les plus fertiles : ici une tête de crocodile, là un koala avec un casque à pointe allemand… Uluru est lieu de tous les rêves.

Un physique adapté. « Les Aborigènes sont comme des chameaux », explique le guide, qui pourtant apprécie ses compatriotes indigènes. Allez traiter Amadou de chameau en France, le Mrap, la Licra et toute la smala dansent la farandole… « Ils ont un gros ventre et de grosses joues car ils y stockent leur nourriture. Ceux vivant dans le bush sont habitués à manger en petite quantité – parfois une petite poignée de céréales par jour – des fruits du bush essentiellement, et économisent leur énergie. Ils ont des jambes très fines car ils marchent beaucoup d’un territoire à un autre. Ce sont des gens dont le physique est adapté aux conditions climatiques extrêmes du désert. » Ils se nourrissent également d’insectes et mangent des Tjala, des fourmis-miel, après la pluie lorsqu’elles sont grasses et pleines de fluides.

Un exemple de pratique aborigène : le bush fire. Cette gestion naturelle de l’environnement est encore pratiquée, et a même été adoptée par le gouvernement dans certains parcs nationaux, mais elle est très réglementée. Cela consiste à brûler volontairement une partie plus ou importante d’un territoire afin de renouveler la végétation et d’attirer le gibier. Les cendres sont un engrais naturel remarquable, et dès les premières pluies, l’herbe repousse, amenant ainsi les kangourous notamment.
Mieux que quinconque les Aborigènes connaissent leur territoire de vie. Pas besoin de panneaux, de route pour se repérer sur leur territoire grand parfois comme un pays européen. Ils sont en harmonie avec la nature, ils connaissent les arbres, les plantes, savent où et quand le gibier vient s’abreuver. Ce sont des chasseurs économes, aux antipodes des consommateurs que nous sommes tous. Un troupeau de "roos" s’approche d’un billabong (trou d’eau, qui a donné son nom à la célèbre marque). Tandis qu’ils se réhydratent, insouciants du danger qui les guette, un groupe de chasseurs s’approche à pas nus et feutrés. Un premier mammifère reprend le chemin, suivit du troupeau. Seul le dernier constituera le repas du soir. Si les chasseurs avaient tué, indistinctement, n’importe quel kangourou du troupeau, les autres auraient pris peur, se seraient enfuis, auraient pour toujours associé le trou d’eau à la mort, et ne seraient jamais revenus.

Ecoutons Billy Wara : « J’ai grandi avec les lapins, les kangourous, les iguanes et les perenties (entre l’iguane et le varan). Je savais pas ce qu’était l’école, je ne savais même pas que cela existait. J’étais un vrai garçon du bush. Je pouvais quasiment survivre seul . C’est alors que je vis un blanc pour la première fois. C’était Lasseter sur son chameau. » Lewis Hubert Lasseter (1880-1931) a donné son nom à la highway est-ouest qui relie Yulara-Uluru-Kata Tjuta à la Stuart Highway (Adélaïde – Darwin). Il cherchait de l’or dans la région.

Trois jours dans l’outback
Safari camp. Rompant avec la déontologie de mon voyage, je me suis décidé à réserver un tour operator pour visiter le parc et ses trois principaux sites, Uluru Kata-Tjuta et King’s Canyon, à près de 500 km de la principale ville, Alice Springs. D’abord parce que je croyais qu’il était impossible d’y avoir accès soi-même. Mais également pour avoir des explications sur cet environnement hors du commun, choses dont on ne bénéficie pas lors de visite indépendante.

J’ai donc pris part à un safari camp avec 23 autres jeunes. Les deux filles, Myriam et Laurie, me déposent au Yulara Resort – seul hôtel du parc offrant le confort nécessaire à de vieux riches américains – et poursuivent leur route. C’est là que mon guide doit venir me récupérer pour m’amener au campement, où les autres jeunes, partis d’Alice Springs, au nord, sont déjà arrivés.
En fait, nous sommes deux au rendez-vous, une autre Française a décidé de ne pas faire comme tout le monde. Isabelle, toulousaine de 42 ans, et moi-même seront les deux seuls français de la bande. Elle est en vacances en Australie pour rendre visite à sa nièce, pour deux semaines, pas en séjour linguistique d’un an. Son anglais manque un peu de fraîcheur. Je lui servirai donc d’interprète et nous sympathiserons.

Le problème du Uluru – Kata Tjuta National Park, c’est qu’il est très, très vaste. Et que pour aller d’un point à un autre, cela nécessite plusieurs heures de bus.
Nous approcherons Uluru au coucher puis au lever du soleil. Il resplendit de plusieurs ton de rouge, souvent ocre, sa plus belle couleur. Il peut-être gris lors de la saison des pluies, lorsque des algues se forment et se déposent le long des goulottes naturelles d’évacuation des eaux.

On apprécie la vue certes. Mais impossible de se concentrer et de faire vivre ses émotions. Le site lui-même est largement préservé de constructions types hôtel,s restaurants. Hormis un parking pour les cars, il n’y rien de construit sur ce site protégé. Mais la marée de touristes, parmi lesquels nous sommes, rend impossible toute méditation. Grâce à ce tour, j’ai eu les explications et vécu de bons moments en groupe, mais je n’ai eu qu’un accès limité à la plénitude de l’instant vécu ! Le Rocher est réellement beau, massif et majestueux. Je ne suis malheureusement pas en mesure d’en écrire un poème.

Ce qui est fort dans ce genre de tour, c’est que non seulement on paye cher (300 dollars, le moins onéreux de tous les circuits), mais en plus on doit faire la bouffe et la vaisselle et on doit se réjouir de dormir à même le sol… Je plaisante, c’est bien pour ça qu’on a tous choisi ça, hein ! Le boulot est réparti entre les trois groupes. Le premier soir, viande à volonté ! Kangourou et saucisse de chameau notamment ! miam ! Je m’attelle avec mon copain irlandais au BBQ. Non loin, une énorme araignée a tissé sa toile dans l’angle d’une charpente… DINER IS READY MATES !!!


Let’s hit the sack… in the swags ! Allez, au pieu, dans les swags ! J’ai déjà mentionné ce qu’était un swag, ce matelas glissé à l’intérieur d’un sac de toile. Le meilleur matériel de camping outdoor pour pouvoir dormir à même le sol ! Devant mes yeux, la voûte céleste et protectrice, poudrée d’étoiles, scintille de mille feux. Bon en fait, que dalle, il y avait de gros nuages menaçants. Bref, je m’endors paisiblement, en songeant à toutes ces âmes errantes des Ancêtres créateurs.
Un cri me fait sursauter, ainsi que mes voisins. C’est Isabelle, juste à côté de moi, la dernière personne avant le bush. « Y’a une bestiole ! J’ai pas rêvé, y’a une bestiole je vous dis !» Les rires fusent, mais certains voient déjà une meute de dingos affamés, et présents dans la région, venir dévorer nos corps endormis. Effectivement, cela remue du côté des plantes vertes à quelques mètres. Des souris… ! Je lui propose donc d’échanger nos places, elle ne se fera pas prier.
Kata Tjuta et King's Canyon. Deux autres formations géologiques « à proximité » du rocher : Kata Tjuta, qui signifie « de nombreuses têtes », et King’s Canyon. Voici les surprenantes Kata Tjuta :






Dernier jour, 4h30 du matin. Le petit campement se réveille. Il est temps de se mettre en route pour le Canyon. En réalité, King’s Canyon devrait s’appeler King’s Gorge. Un canyon est d’abord constitué d’une fissure qui s’élargie par l’érosion (eau et vent). La gorge est formée par une rivière et ensuite s’agrandi. Le Grand Canyon aux Etats-Unis est donc une gorge…

Il y quatre heures de marche de prévu et, à 12h, la température avoisine les 50°C. Nous sommes au mois de février, en plein été. Par mesure de sécurité, le guide tient à ce que l’on boucle la marche avant qu’il ne fasse trop chaud. Avec un minimum vital d’1,5 litre d’eau par personne, nous entamons la longue montée du canyon du roi. Un truc gigantesque. Le chemin de rocaille monte raide vers le sommet. Le rouge prédomine largement sur la végétation, loin d’être luxuriante sur les flancs et sur le plateau, mais présente sous forme d’eucalyptus et de spinifex (hautes herbes jaunes et coupantes, dans lequel les kangourous viennent s’allonger et trouver la fraîcheur). Une petite pause s’impose pour admirer la vue, infinie, panoramique sur la steppe.

On entreprend la descente vers le jardin d’Eden. Le sol pauvre, ocre et rocailleux laisse place à un univers presque tropical. Un filet d’eau serpente en contrebas, d’où s’élève des palmiers et une verdure foisonnante. Enfin, nous parvenons au fond du canyon, au billabong, en-dessous d’une cascade.
Des trois sites, comme beaucoup de visiteurs, ma préférence revient sans conteste au King’s Canyon, vertigineux et réellement spectaculaire. Qu’on le surplombe ou qu’on pénètre ses entrailles jusqu’au billabong, il offre des angles de vue absolument sensationnels, et par-dessus tout, une grande diversité de lieux et de reliefs.

Sur le chemin du retour, on aperçoit des brumbies (chevaux sauvages d’Australie) – cinq heures de route entre King’s Canyon et Alice Springs -, avant la halte dans une station essence pour le repas. Dans les toilettes, une Red Back veille à nous laisser un souvenir mortel de ces trois jours dans le cœur rouge de l’Australie.






A suivre : Alice...

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire