lundi 16 mai 2011

Le nombril d'Alice

A équidistance exacte entre Darwin et Adélaïde sur la Stuart Highway, Alice Springs, dans le Territoire du Nord, est la seule ville digne de ce nom du centre de l’Australie. Sa population dépasse aujourd’hui les… 26 500 habitants ! Elle abrite pourtant la plus grande salle de classe au monde.
Alice Springs ne doit sa notoriété qu’au gros rocher dont nous avons longuement parlé et qui se situe à quelques 500 km au sud-ouest. Je n’ai même pas pris de photo de la ville en elle-même. Je regrette maintenant : j’aurai pu ramener la banalité en image. Imaginez des rues large, mal goudronnées, désertées de sa population,. Des commerces, deux centres commerciaux, quelques banques, des fast-food.

36 000 personnes vivent dans la région, 90% d’entre elles sont aborigènes. C’est leur territoire davantage que nulle part ailleurs. Les Aborigènes des villes restent en groupe à l’ombre des arbres durant la journée. Ils s’activent lorsque la chaleur diminue. Il ne fait guère bon de les approcher de trop près, surtout la nuit.

Je n’ai pas moisi longtemps dans cette ville, du jeudi soir au dimanche matin, avant de m’envoler pour Perth. Alice Springs ce n’est pas le Bronx. Mais sans vouloir céder à un discours TF1 type Pernault ou Villeneuve, elle est loin d’être une petite zone pavillonnaire et paisible. Elle est, c’est à n’en pas douter – mais je n’ai pas de chiffres à l’appui – la ville du pays avec le plus haut taux de criminalité. Avant même mon départ de France, on m’avait prévenu des risques et de l’atmosphère peu sereine qui y règne. A mon arrivée à Darwin, les voyageurs qui en revenaient me dressaient le tableau d’une ville où les voitures brûlent, où il est suicidaire de se promener seul le soir. Et les différents témoignages que j’ai pu recueillir durant les dix mois précédents résonnaient du même son de cloche. Je savais donc à quoi m’en tenir et n’avait pas rangé ses histoires dans la case mythes et légendes de baroudeurs dans ma tête.

A leur retour d’Uluru, Myriam et Laurie ne trouvent pas de coin à Alice pour parquer le van en sécurité. L’endroit n’est pas rassurant, et elles décident de s’offrir un caravan park. Elles sont endormies, la porte du van est restée ouverte pour laisser passer l’air… Un bruit sec réveille Laurie. Dans la pénombre, elle distingue nettement une silhouette s’éloigner du van, un gros sac sur le dos. Réalisant qu’elle vient de se faire cambrioler, elle enfile ses chaussures et se lance à la poursuite du voleur en criant. Surpris, le chenapan, le gredin, un garnement d’une quinzaine d’années, laisse choir son butin et prend les jambes à son cou.

Le soir même de mon retour du camp autour d’Uluru, je peine à trouver un hôtel car, prévoyant comme je suis, je n’avais rien réservé, et les trois premiers sont bouclés ! Me reste une nuit dans une caravane miteuse à 90$. Je parviens, finalement, à trouver une chambre à bon prix dans la dernière auberge de la ville. Je peux tranquillement poser mes 35 kilos de bagages après 40 minutes de marche. Je n’ai plus qu’une demi-heure pour prendre une douche et me rendre à Annie’s Place, le bar-auberge tendance de la ville.
J’y retrouve une partie du groupe et le guide attablés. L’ambiance est bon enfant. Je sors griller une cigarette et accoste une française. Elle me raconte alors que la première semaine de leur arrivée à Alice, elle et son ami ont vu leur van se faire littéralement exploser et son contenu dérobé : ordinateurs, portables, il ne reste plus grand-chose de valeur. Sans assurance, ils doivent alors travailler pour reconstituer leur capital.

Après le repas, un petit groupe de survivants prend la route du Saloon.
Deux videurs montent sérieusement la garde, ça ne rigole pas. Nous entrons et passons une bonne fin de soirée à discuter. Nous entendons alors des éclats de voix provenant de l’extérieur. C’est Jo, notre ami suédois, complètement ivre qui essayait de retourner dans le bar et s’est mis les vigiles sur le dos. Quand nous sortons le voir, il est allongé dans le caniveau. Il se relève, s’éloigne et continue de provoquer ses bourreaux. Il est environ 3h du matin, cela dégénère. Il me faudra vingt bonnes minutes pour gérer un petit groupe de personnes ingérables et les mettre dans un taxi.
Quand tout ceci est terminé, je suis dans la rue et regarde autour de moi : je réalise que je suis seul, tout le monde est parti. Il est temps d’en faire autant. Deux Aborigènes m’accostent et me demandent du feu, je leur répond calmement que je n’en ai pas et ils me disent apprécier ma politesse : « Les autres, ils nous ignorent ou nous fuient !» Je rentre à nouveau dans le Saloon, il ne reste plus que quelques éponges, blanches et noires. Je rencontre deux Australiens qui me ramèneront à l’auberge.

Je me souviens de mes premiers jours en Australie, à Darwin. Nous étions au BBQ public avec Michael. Il faisait déjà nuit dans le parc. Plusieurs groupes d’entre eux étaient assis, ici et là, à dix ou trente mètres d’écarts. Ils chantaient et criaient pour communiquer. L’alcool aidant, nous pouvions voir comment ce peuple, du moins certains clans, avait conservé leur caractère primitif et leurs traditions.

J’ai eu moi-même un accrochage avec l’un d’entre eux, dans un Mac Donald’s de Darwin, cinq après mon arrivée. J’étais soigneusement attablé avec mon petit ordinateur, quand il arrive, largement éméché, s’assoit et me regarde de ses yeux fixes rouges. « It’s a fucking Mac Donald’s, man ! What are you doing with your computer ! », répétait-il continuellement. Stoïque, je l’ignorais jusqu’à l’arrivée du vigile qui l’incita à partir.

Je vous ai parlé de Sean Newall, cet Ecossais parcourant le monde sur son vélo (voir article Adélaïde-Ayers Rock). Il dormait à Darwin, sur un banc, près de son vélo, lorsqu’il sent une présence. Il se redresse brutalement, un Aborigène est penché sur son vélo avec un couteau. Il dirige alors le couteau vers Sean, et s’enfuit finalement sans demander son reste.

Darwin, Alice Springs : même territoire, celui du Nord. Les Aborigènes refusent clairement la présence de l’homme blanc.

Dominer l’espace et le temps

Alors, pourquoi s’attarder dans une ville pareille ? Car il y a deux points d’intérêt, à mon avis incontournables car symptomatiques de la tentative de l’homme d’apprivoiser une aussi vaste étendue de terre.

La Royal School of the Air, au service des enfants de l’outback. Elle leur permet de recevoir un télé-enseignement de qualité.


La fondation. L’Alice Springs School of the Air (Assoa) a été créée le 8 juin 1951. Sa fondatrice, Adélaïde Miethke, pensait que les enfants vivants dans des endroits isolés manquaient de contacts sociaux et que la radio pouvait apporter beaucoup pour l’éducation des enfants des régions reculées.
Les gens. Cette école de télé-enseignement regroupe des enseignants, du personnel de soutien, des parents, des tuteurs à domicile et bien sûr des élèves. Celle qui se qualifie joliment de « plus grande salle de classe du monde » couvre une superficie de 1 300 000 km², soit 10 fois la taille de l’Angleterre. Elle comptait 12 profs pour 116 élèves en 2010.

Les élèves peuvent être scolarisés dès 4 ans ½, et peuvent poursuivre à l’Assoa jusqu’à 12-13 ans (7e année), après quoi ils doivent entrer dans le secondaire, par correspondance ou dans un internat.
Les élèves les plus proches de l’école sont à 80 km d’Alice Springs, des voisins en somme. Les plus éloignés habitent à 1200 km. Ils résident dans des domaines d’élevages bovins, des communautés aborigènes, des installations touristiques, des parcs nationaux… Bref, des lieux de vie mesurant jusqu’à 4000 km² de superficie.


Les enseignants sont employés par le ministère de l’Education du Territoire du Nord. Ils sont secondés, au domicile des élèves, par des tuteurs, qui sont soit des gouvernants soit les parents de l’enfant. Ils sont les yeux et la voix de l’instituteur à la maison.

La classe. Comment ca marche ? Elle était hébergée autrefois par les Flying Doctors qui leur prêtaient un petit cabanon, au fond de la base. L’Assoa dispose depuis de son propre bâtiment, à l’extérieur de la ville, avec deux petits locaux : les bureaux du prof. Face et au-dessus de lui, deux caméras. Le cour est en fait une vidéo conférence via un système de communication à distance du genre Skype. Basique, mais cela fonctionne parfaitement. Bien sûr, cela implique une certaine discipline et une maturité de la part des élèves.


Le bureau.On distingue une caméra, en haut à droite de l'image.







L’élève n’est en ligne qu’une heure par jour maximum, le reste du travail s’effectuant avec l’aide du tuteur, quatre heures par jour. Il bénéficie également de temps de soutien individuel et de soutien scolaire à fréquence hebdomadaire.
Une fois par an, l’instituteur rend visite à chaque élève. Trois à quatre fois par an, l’école organise une activité d’une semaine : la Semaine à l’école, la Semaine sportive, la Semaine de rencontres et la Semaine de natation. Elle suit le même programme que toutes les écoles publiques du Territoire du Nord.

Le matériel. Sur chaque site, la School of the Air fournit le matériel satellitaire et informatique nécessaire, pour un coût s’élevant jusqu’à 15 000 dollars. Le matériel est retourné à l’école en fin d’inscription.
Les devoirs sont envoyés à chaque élève sous forme écrite, en ligne, visuelle ou audio. L’école couvre tous les frais d’expédition par courrier ordinaire (cahiers, livres…).
L’Assoa est gouvernementale. Le coût de la scolarité revient à 100$ maximum par élève et par an. Des bourses d’études allant jusqu’à 750$ par trimestre peuvent également être demandées.
Les résultats. Selon elle, l’école apporte un enseignement de très haute qualité et se hisse en haut du tableau des écoles de l’Etat.

L'oeuvre d'un élève de 5 ans...




Lady Di et le Prince Charles en visite, dans les années 80.



Les Royal Flying Doctors of Australia. Les médecins du ciel et leurs avions couvrent 80% du territoire australien et sauvent la vie à de nombreuses personnes chaque année.

Après les enfants, il faut penser et panser les malades ! Comment venir en aide à des familles, totalement coupées dont le médecin ou l’hôpital le plus proche se situent à plusieurs centaines de kilomètres ?
Les Flying Doctors sont en Australie de véritables héros pour les populations de l’outback, qui les surnomment « Godsend », qu’on peut traduire par « cadeau de Dieu » ou « don du Ciel ».

La vie de l’outback est beaucoup de choses, mais elle est avant tout dangereuse. Avant l’apparition des RFDS, en 1928, un accident ou une maladie conduisaient généralement à la mort.
Aujourd’hui, les RFDS couvrent une superficie de 7 150 000 km² et viennent en aide à près de 275 000 patients chaque année ! Les 964 docteurs du ciel (infirmiers, médecins, sages-femmes) effectuent 36 832 évacuations aériennes vers les centres hospitaliers les plus proches. 53 avions peuvent décoller des 21 bases des RFDS du « continent ». « Tout le monde est ravi de nous voir quand on arrive », confie un aviateur, passionné par son métier.

Un avion équipé coûte la bagatelle de 6 millions de dollars car chaque appareil est en réalité une unité de soins intensifs volante. Le service est gratuit pour tous les Australiens couverts par le service de santé national, Medicare. Les touristes sont couverts par leur assurance. Les personnes sans assurance reçoivent une facture… salée.
La base d’Alice Springs gère en moyenne 5 ou 6 interventions par semaine.


L’histoire des Flying Doctors est étroitement liée à celle de son fondateur, le révérend John Flynn. Ce missionnaire commença son travail en 1912, à une époque où il n’y avait que deux médecins pour 300 000 km², six fois la France ! Il ne mit pas longtemps à réaliser que seuls la radio et l’avion pourraient remédier à l’isolation totale des gens de l’« inland », à leur apporter les soins et les services religieux. Il dût cependant attendre longtemps avant de mettre sa vision en pratique.

Quant l’Aerial Medical Service est née, il était sous tutelle de l’Australian Inland Mission (AIM) de l’Eglise presbytérienne dont faisait partie Flynn. L’AIM possédait alors Qantas, aujourd’hui célèbre compagnie aérienne internationale. Qantas (Queensland and Northern Territory Aerial Service) était alors une petite compagnie aérienne de bush ! Le premier avion volait à 130km/h et pouvait transporter un docteur, un infirmier ou un patient assis, et un brancardier.


La première base a été implantée à Cloncurry, dans l’ouest du Queensland (nord-est de l’Australie). En 1941, l’Australian Aerial Medical Service devient FDS, et la reine Elisabeth II rajouta Royal devant. Aujourd’hui, le service n’est plus sous le contrôle de l’église.

Un peu plus tard fut alors inventée la « body chart », une sorte de carte du corps humain, découpé en zones numérotées. A la radio, la patient ou un proche décrit la douleur et indique la zone concernée. Le médecin est alors capable de prescrire un médicament contenu dans la boîte à pharmacie du bush, qui détient près de 100 produits différents. Un kit de survie gratuit et indispensable pour tous ceux qui vivent aux confins de toute civilisation.
A suivre : Perth, capitale du désert

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