Le vide dans son immensité est fascinant. Une cicatrice d’asphalte traverse le désert de part en part, sur des milliers de kilomètres. Adélaïde – Darwin : une ligne droite de 3000 bornes, au milieu de laquelle se trouvent Alice Springs et ses 26 000 âmes. C’est là-bas que nous nous rendons. Une route tout à la fois belle dans sa monotonie, infinie dans ses limites, inquiétante et rassérénante, immuable, assourdissante par son silence...
Première étape du parcours : les Flinders Ranges. Cet énorme massif montagneux s’étend jusqu’à la côte septentrionale. Nous ne rencontrerons personne dans les deux jours passés dans cette contrée de bush et de rocaille, nous sommes en plein été et les températures ne cessent d'augmenter. Une grimpette au sommet nous laissait espérer un magnifique panorama. Nous en serons pour nos frais : le chemin s’arrête brusquement devant une épaisse couche de nuages blancs en lieu et place du gigantesque cirque de Wilpena Pound. Je trouve cependant ma satisfaction dans les gigantesques toiles d’araignée tendues entre deux arbustes, avec leur noble propriétaire toute pattes écartées au milieu.
C’était les corons… d’Australie
Coober Pedy marque le point d’intérêt majeur de l’étape. A 850 km d’Adélaïde, toujours dans l’Etat de South-Australia, elle se targue d’être la capitale mondiale de l’opale, et ce depuis 1915. Cette année-là, un jeune gamin du nom de Hutchinson découvre la première opale, déclenchant une ruée massive de chercheurs et une vague d’immigration supplémentaire en Australie. Si certains feront réellement fortune, de nombreux rêves ont été brisés, ont conduit au désespoir et à la mort. L’exploitation d’une mine ne se fait plus vraiment à la chandelle et à la pelle, mais les dangers ne sont pas moindre : utilisation d’explosifs, risques de rester bloquer ou de mourir d’étouffement. Mais les mineurs en ont, paraît-il, pour leur argent, et c’est bien cela qui compte dans ce pays décomplexé.
La géomorphologie de Coober Pedy a considérablement évolué au cours du dernier siècle. Le relief apocalyptique de cette cité unique en son genre a été modelé par l’ouverture et la fermeture incessante de puits de mines depuis des décennies : 250 000 en ont été recensés dans la région, prêts à ensevelir le visiteur avide. Les dunes de sables n’ont rien à envier à nos terrils. Les troglodytes (ou « dugouts ») – en fait d’anciennes mines aménagées en lieu de vie pour les mineurs –ont pour principale fonction de protéger de du soleil torride. Sous le sol, la température est constante, il n’y fait que 25°C quand le mercure dépasse régulièrement les 45°C à l’extérieur. Chambres, cuisines, salles de bain, électricité : la vie privée est souterraine à Coober Pedy. La ville a servi de décor à de nombreux de films de science-fiction post-apocalyptique comme Mad Max. 2000 personnes y habitent, isolées du monde réel.
Visite de l’Old Timber mine
Chercheur d’opale le temps d’une heure, j’ai surtout ramené des « potch » (opale sans valeur car sans couleur), mais aussi un minuscule morceau d’opale d’une valeur estimée par la bijoutière de la mine à environ 50 dollars. Le début d’une grande fortune ! Gratter la terre, creuser des trous à la dynamite et sucer des cailloux, voilà une reconversion qui pourrait presque me tenter.
Oui mais voilà : Coober Pedy, c’est quand même pas folichon. Et ce n’est pas sa population aborigène, toujours aussi désoeuvrée et loqueteuse, ni son église orthodoxe serbe creusée dans la roche, son min-able (ah ah ah…) bar souterrain ou son golf en terre battue qui apportent du sex-appeal à cette cité dont l’âge d’opale est bel et bien révolu.
35 000 kilomètres avec son vélo
Le hasard produit des choses amusantes. C’est à quelques centimètres de la frontières Territoire du nord/South Australie que nous croisons Sean Newall.
Le soleil brûle la carlingue, et les trois tomates farcies que nous sommes à l’intérieur. Je crois d’abord à un mirage quand, végétant sur la couchette – ce véhicule ne peut en théorie transporter qu’un seul passager, cops please keep distance!-, j’aperçois sur l’horizon bitumée une forme longiligne plantée sur ce qui semble un vélo.
E.T a 27 ans, il est Ecossais, de Glasgow, la précision est importante. Sec comme une pince à linge, déshydraté, la peau blanche et rouge, il arbore une sorte de haut le corps à manche longue, des gants, un bonnet casquette et des lunettes de vue. Il trouve la force de sourire. Quatre sacoches sont accrochées de part et d’autres des deux roues. Sur le porte-bagage, je devine une tente mal fagotée, pliée à la hâte sans doute au petit matin.
Sean s’arrête devant moi, pose les pieds à terre et s’appuie nonchalamment sur son guidon. Les questions défilent, les premières du genre : « Mais qu’est-ce que tu fous là, mate ? », « t’as besoin d’eau ? On va discuter à l’ombre ?».
C’est évidemment la fougue de sa jeunesse combinée à sa nature réfléchie et, à l’entendre parler, raisonnable, qui ont poussé ce Britannique à quitter sa ville natale il y a 6 mois environ, pour concrétiser un pari fou : parcourir le monde à vélo, avec pour fil rouge les 72 pays membres du Commonwealth, dont Glasgow accueillera les Jeux en 2014. 30 000 km à travers le Bangladesh, le Pakistan, la Chine, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’Amérique du Sud, le Canada et l’Europe…
« Sur la côte ouest [australienne], je devais rouler avec 20 litres d’eau tellement la chaleur est extrême. En ce moment, je n’en ai que huit. » Confort et sécurité minimaux. Où dort-il ? « Dans le bush au début, dans ma tente, lorsqu’un matin je me suis réveillé avec une énorme araignée à mes côtés. Désormais, je ne dors plus que sur les aires de repos. »
A l’heure qu’il est, Sean ne doit plus tarder à préparer son retour en Europe, via le nord de la France.
Si vous voulez le suivre dans ses aventures, visitez son site web : http://thecwchallenge.blogspot.com/
Nous arrivons le 14 février près d’Ayers Rock, dans quelques heures j’assisterai au coucher de soleil sur Uluru.
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