jeudi 27 janvier 2011

Un quotidien dans l'outback australien

Trouver un job de jackeroo après cette semaine de cours, tel était le plan de base. Revenu au backpacker de Tamworth le vendredi soir, après une dernière soirée avec les gens de l’école, je trouve mon boulot dès le lendemain. Ce n’est pas exactement ce que je cherchais, mais ça correspondait à peu près à mes attentes, et surtout cela me permet de ne pas moisir dans cette auberge.



C’est donc chez la famille Lye que je passerai mon mois de décembre. Il y a Malcolm, le père, alcoolique et pompier notoire, et, pour être franc, pas spécialement sympathique. En fait, c’est un type du coin, assez « tough », rude, peu loquace. Et comme ma logorrhée n’est pas particulièrement diarrhéique non plus, ben ça limite. Surtout, même après 10 mois d’Australie, son accent d’australien de l’outback restait pour moi une barrière infranchissable, handicap évident à notre coopération professionnelle tout comme aux tentatives mutuelles de sociabilisation !
Mal est remarié à Kate, ancienne backpacker anglaise. Elle est aussi est doté d’une personnalité lunatique et largement affirmée.

Chez les enfants, il y a Matt, 21 ans, fils de Malcolm. Je ne parviendrai pas à trouver l’once d’une affinité avec lui, sauf peut-être lors de nos chasses au kangourou au crépuscule.
Il y a enfin Hannah et James, 11 et 9 ans, des gamins d’une maturité hors du commun comme beaucoup d’enfants grandissant dans des milieux ruraux. Les plus tranquilles de la famille. Avec leur bouille d’anges (ce qu’ils ne sont pas !), leur débrouillardise et leur intelligence, nul doute que ces deux-là peuvent aller loin.

Je loge dans une superbe maison, bâtie il y a un an, au sommet d’une petite colline. Autour, à perte de vue, des paddocks et des montagnes. La première ville, Tamworth, 40 000 habitants, est à 35 minutes.
Le matin, j’enfile mon short et mes pompes, avale un petit brekkie, et sort sur la véranda. Encore en peignoir, Mal termine sa cigarette et prépare sa bouteille de Scotch. Je lui demande le programme du jour.

Ce programme aurait dû être bien différent. Je pense qu’il avait besoin de moi à la base pour faire les foins : conduire le tracteur pour couper l’herbe, puis en faire des bottes. Mais la pluie en décida autrement. Elle est arrivée début décembre, les inondations au Queensland ayant commencée le 30 novembre.
Nous avons essuyé quelques « massive storms ». Les montagnes font amplificateur naturel au tonnerre. Nous restons cloîtrés dans la maison. En contrebas, la rivière finit par déborder. Un matin, la pluie se calme. Mal décide alors d’aller faire un tour sur la route,- en pick-up avec le verre de sky sous le volant - pour éventuellement faire un premier déblaiement et signaler aux SES (State Emergency Service) les dégâts majeurs. Par endroit, l’eau a tout emporté, provoquant des glissements de terrain et dévastant des champs. Mais aucune habitation n’a été touchée. Nous sommes privés de téléphone. La ligne ne sera réparée que deux semaines plus tard. Les portables ne passant pas, une piqûre de serpent et c’est finit !

Plus question donc de faire les foins. C’est la première source de revenus de Mal et de la majorité des fermiers du coin. Il estime à 200 000 dollars le manque à gagner pour cette année.
Comme vous le savez, l’Australie vient de connaître les pires inondations de son histoire (200 ans, mais quand même). Les pluies ont ravagé l’Etat du Queensland, sur une superficie grande comme la France et l’Allemagne. Le New South Wales et encore aujourd’hui le Victoria ont également été touchés.

Le reste du séjour alterne entre pluies diluviennes et grosses chaleurs. Mon job consiste essentiellement à du jardinage et divers travaux manuels : installation d’un « water tanker » pour récolter l’eau de pluie (voir photo), réparations, tonte, arrachage d’arbrisseaux, de « tissles » (grandes – jusqu’à deux mètres – et épineuses mauvaises herbes). Il y en avait un bon paquet dans la cour à poules. Mal me demande un jour de toutes les enlever car les serpents raffolent de ce genre de coin, et il craint pour ses kids qui viennent y ramasser les quatre œufs journaliers pondus par les quatre poulettes.
Il faut également nourrir les chiens, parmi lesquels l’excellent Ziggy (photo) aux yeux bleu et jaune, baptisé ainsi d’après le personnage de David Bowie, Ziggy Stardust. Les chiens adorent le kangourou, et j’aime le chasser au fusil à lunettes. Précisons ici que si cette adorable bête est l’idole des touristes, elle est considérée comme une véritable peste par les locaux. « Un kangourou adulte mange l’équivalent de quatre moutons en quantité d’herbe », m’explique Matt. Une ruine pour les fermiers qui donc les détestent. C’est donc bien malgré moi, vous l’imaginez, que j’ai participé à l’abattage en règle de cette faune abondante ! Je reste cependant bluffé le jour où, après en avoir abattu un, Matt retire un bébé kangourou – au stade quasi-embryonnaire – de la poche de sa mère. On ne peut le laisser seul, me dit-il, faussement peiné. Et, sans plus attendre, de scratcher par deux fois le bout de chair sur les barbelés. Des spasmes parcourent le petit corps qui semble encore animé par un souffle de vie. Matt le lâche sur le sol et l’achève par trois coups de talons. « Ne montre jamais ça à une femme enceinte », me lâche-t-il en souriant dans un final tout en subtilité.

Les Lye partent en Europe le 16 décembre. La sœur de Kate se marie, puis ils en profitent pour aller skier à l’Alpe d’Huez. Ils me confient la maison pendant leur absence. Commence alors une longue période de solitude. Matt qui revient de temps en temps le soir, « Doug », un voisin à 300 mètres en contrebas, et les cinq chiens, quatre poules et deux moutons seront mes seuls interlocuteurs jusqu’au 30 janvier !

Une nuit de Noël sous les étoiles

Le lendemain de leur départ, je travaille avec un mec du coin, Craig Jones. Un petit d’homme bourré de talents. Il me montre une table en bois (gum tree rouge) qu’il a lui-même confectionnée. Une pure merveille artisanale. Le prix aussi : 5000 dollars… Les Jones sont bûcherons de père en fils, « le métier le plus dangereux au monde », selon ses mots. Craig a réalisé une bonne partie des cuisines de la ville, quasiment de A à Z (photos).

N’ayant pas trouvé de quoi m’occuper pour Noël à Sydney, je décide de passer cette sainte nuit dans le bush, en communion avec la nature ! Une magnifique soirée en définitive. Mal m’a signalé l’existence d’un abri pour bûcheron construit sur les hauteurs, érigé il y a une dizaine d’années par les fils de l’ancien propriétaire, qui n’est autre que le voisin, « Doug », précité !

Avec ma tente, ma poêle, quelques aliments et un didjeridoo, je pars donc en fin d’après-midi pour une petite marche en montagne. Une petite heure plus tard, je parviens au « logger shed ». Craig avait bien essayé de me mettre la pression, en évoquant les funnel-webs spiders, les serpents noirs, bruns et tigres, tous mortels, et les autres bestioles qui peuplent les hautes herbes, je n’ai pas vu l’ombre d’une coccinelle, sauf un wallaby, encore un. Le feu que j’ai allumé pour ma veillée à dû les tenir à l’écart.

Juste après ce dîner aux chandelles, en tête à tête avec moi-même, je me trouve pris de violentes crampes d’estomac. Je m’éloigne dans le bush et en revient cinq minutes plus tard frais comme un gardon. Une cochonnerie a dû venir se déposer sur mes tranches de kangourou pendant la cuisson. Les aléas du bush tucker et de la cuisine dans le noir.
Un sac de bonbons et un peu de musique ont achevé de consacré ce magnifique Noël 2010. J’ai commencé à m’exercer au didjeridoo (photo), l’instrument aborigène par excellence. Très difficile à jouer en réalité, car pour pouvoir produire un son en continu, il faut maîtriser la respiration circulaire : souffler par la bouche tout en respirant par le nez. Les joueurs exercés peuvent tenir jusqu’à dix minutes ainsi et émettre des sons tout à fait différents. Je m’entraîne pour commencer avec une paille dans un verre d’eau !





Le lendemain, je sors de ma tente vers 7h30. Le soleil a remplacé la pluie des derniers jours, et il fait déjà très chaud. Le grand feu de la veille n’est plus qu’un tas de cendres. Je pack tout et redescend de ma colline.

Place aux photos (nombreuses). Attention, certaines images peuvent choquer les écologistes et le public le plus jeune.



Je quitte enfin la ferme le 30 décembre. Il était temps, après un mois en isolation quasi-totale. Je serai à Sydney pour le feu d’artifice, comme trois autres millions de visiteurs. Back to the civilization!


Tamworth est la capitale australienne (mondiale?) de la musique country. La population de la ville triple pendant quinze jours en janvier pour le festival. Ma passion pour la country n'est cependant pas assez grande pour rester un mois de plus là-bas.

A suivre : Sydney - Melbourne

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