lundi 22 août 2011

Tonerre sous les tropiques

Après deux semaines de recherches infructueuses d’un improbable covoiturage vers le nord tropical, je tombe, enfin, le premier, sur l’annonce de Matthias. En fait, j’avais eu son numéro la veille par une française, mais n’étais pas parvenu à le joindre. On discute rapidement, on fixe une rencontre, ce qui équivaut à 90% à un oui tacite.
Le rendez-vous est fixé dans le centre-ville de Perth. Il a garé sa voiture dans un garage souterrain ; il s’agit d’un superbe « Ute », Utiliary vehicule, la voiture du bush par excellence, avec quatre places et un coffre ouvert. Matthias est Allemand, il a 29 ans et travaille dans une flower farm, isolée à 80 km au nord de Perth.

J’ai alors le sentiment d’avoir décroché le lift idéal : un type organisé – allemand –, qui semble savoir ce qu’il veut, où il va, qui ne recherche pas le moindre confort, mais au contraire un peu d’aventure. « On pourra dormir dans le coffre, à la belle », m’explique-t-il en souriant. « Je voudrais partir au plus vite ». J’opine du chef, mes jours sont également comptés, et je ne veux abuser plus longtemps de l’hospitalité de mes hôtes.
Je reviens à la maison, emballé.
Le lendemain, 4 mars 2011 : départ vers ma dernière destination australienne. Dans une quinzaine de jours, la boucle sera bouclée.
Au téléphone, Matthias parle avec sa copine, une Allemande qui travaille à la ferme avec lui. Elle est partie direction Melbourne avec un autre lift. Ils ont décidé de se séparer momentanément pour vivre une partie de leur voyage seuls. Anne-Laure a vécu 12 ans aux Pays-Bas, et comprend l’allemand. Elle me traduit discrètement que lui aussi me trouve sympathique et persuadé que ça va parfaitement coller.
Avant de quitter la ville et de rejoindre les étendues sauvages, nous passons prendre une troisième personne, une française de 19 ans, Laura.
Une première courte halte s'impose aux Pinnacles Desert, des milliers de formations calcaires hérissées sur un sol jaune, rappelant étrangement les menhirs d'une contrée lointaine. Nous nous arrêtons pour la nuit à Sandy Cape, à 10 m de l’eau. En pleine nuit, nous essuyons une brève averse, la seule de la semaine.



Nous faisons un petit détour par la ferme de Matthias le lendemain, avant d’atteindre, le 6 mars, le premier véritable spot : le Kalbarri National Park. Exaltant ! Les fortes pluies des dernières semaines ont vu la rivière qui serpente dans les gorges grossir de volume à tel point que le sentier qui la longe est noyé sous des mètres cubes d’eau argileuse et tourbillonnante.
Il est midi, l’heure idéale pour commencer une marche forcée dans une région désertique. La température avoisine les 45°C. Accompagné de Laura – Matthias, pas spécialement sportif, a déjà fait le Kalbarri –, nous entamons la randonnée sur la crête des « natural windows » (voir diaporama).
Nous avons à peine une petite bouteille d’eau chacun. Le but est d’atteindre la rivière, au bout de la crête. Laura s'arrête à mi-chemin, et je poursuis seul le chemin à travers bush et rocaille, à 100 mètres d’altitude. Une randonnée magnifique que je garderai longtemps en mémoire.


Le vent tourne

Je ne me rappelle plus à quel moment précis les choses ont commencé à changer. Mais je me souviens du premier accrochage.
Lors d’un trajet en covoiturage, il y a plusieurs façon de partager les frais d’essence et de nourriture. Nous avons opté pour le pot commun. Avec Laura, nous avons un peu la même vision : des repas bon marché, des repas de backpackers classiques, faciles et rapides à préparer. Sans prévenir, sans discussion, Matthias quitte le pot commun.
Il nous annonce alors que sa copine, qui ne s’entend pas avec les Irlandais avec lesquels elle voyage vers Melbourne, va nous rejoindre un peu plus haut. Nous nous réjouissons sincèrement pour eux deux. Mais Matthias devient obsédé par une idée : acheter une seconde tente ; et il veut que ce soit moi qui le fasse. Je lui fait donc comprendre que ce n’était pas le deal de départ : voyager à deux, dormir dans le coffre, et dans la voiture en cas de pluie (ce qui est arrivé une fois au début en sept jours). Je lui dis qu’il aurait été bon de prévoir une tente avant de partir, car en acheter dans le prochain bled risque de coûter cher.
Matthias n’est pas très communiquant. Or, dans une équipe, et dans des conditions comme celles-ci, il est primordial de dialoguer. Ce sujet s’est donc envenimé, jusqu’à pourrir la situation. Alors qu’il reste muet lors d’un repas, je brise la glace et lui demande calmement ce qui ne vas pas. « Ce lift ne fonctionne pas ; je ne m’y retrouve pas. » Je le prends à part. C’est à cause des tentes. Je lui présente alors mes excuses, ce que je n’avais pas forcément à faire. J’admets que ce sera effectivement plus confortable avec une tente supplémentaire ; on peut en acheter une ensemble. Les choses sont remises dans l’ordre et on repart.

Mais l’ambiance est délétère. Je fais mon possible pour mettre de la bonne humeur dans le groupe et je m’entends bien avec les deux filles. Matthias, lui, se renferme un peu plus chaque jour. J’avais fait un premier pas, c’est maintenant à lui de s’investir. A Coral Bay, il décide unilatéralement de prendre une chambre en auberge avec sa copine. Juste en face, il y a un grand camping, et nous disposons désormais de tout le matériel nécessaire. Laura et moi préférons nous y installer. Mais nous n’avons rien contre le fait que nos deux amis passent la nuit à l’auberge, à 20 mètres de là.

Le clash survient deux jours plus tard, au matin. Nous sommes à Exmouth, prêts à partir lorsque Matthias, qui avait disparu une bonne partie de la nuit – et que nous avions cherché partout – déclare qu’il décide de stopper l’aventure avec nous : « Il y a des bus qui partent tous les jours pour Broome, voici les horaires. » Il nous désigne, Laura et moi, mais je suis bien sûr la cible principale.
Cette fois-ci j’explose et lui demande ce qui ne tourne pas rond dans sa tête, en vain. Je n’aurai pas l’ombre d’une explication, d’un argument valable. Il m’explique que la fois où l’on s’est séparé, eux à l’auberge nous au camping, a rendu les choses compliquées. Ce prétexte ne tient pas la route, mais je n’obtiendrai malheureusement rien de plus valable. S’il décide de me larguer au milieu de nulle part, qu’il me livre au moins le fond de sa pensée. Je le pousse dans ses retranchements, nous en venons presque aux mains.
Laura est en larme. Nous avons pu sympathiser durant le trajet. Elle se retrouve surtout face à un dilemme : n’appréciant Matthias guère plus que moi, elle a la possibilité de continuer la route à mes côtés au risque de rater la deuxième partie de son voyage et de rester bloquée ici un moment, ou bien de poursuivre avec les deux Allemands mais de me laisser tomber. Elle choisira la deuxième option, et c'est bien normal. Car rester planté ici, au milieu de nulle part...

Malentendu ou incompatibilité de personnes ? Un peu des deux, à l’évidence. Même avec le recul, j’ai toujours du mal à saisir ce qui a pu se passer, comment une aventure qui semblait si prometteuse avait pu basculer à ce point. J’ai sûrement ma part de responsabilité, au début. Mais je me suis excusé – je n’avais pourtant pas vraiment à le faire – et lui ai dit être disposé à faire des efforts pour qu’il s’y retrouve et que le voyage puisse continuer. Après cela, je ne me sens plus responsable de rien. Je n’avais pas à supporter les sautes d’humeur de ce type mal dans sa peau.
« Tu sais, Matthias a des problèmes de sociabilité, me glisse un jour son amie. En Allemagne, il n’a que deux amis ; c’est un solitaire, il fonctionne mal en équipe et ne supporte pas la contradiction. Il sait qu’il y a un souci. Mais il a le cœur du bon côté.» Je la crois volontiers, elle a vraisemblablement raison! Mais je voudrais bien être chirurgien, histoire de vérifier! Parce qu'elle n’était pas à ma place le jour où il me largue à Exmouth, à 1300 km du point de départ et à 1200 de celui d’arrivée ! On ne devait pas placer le cœur du même côté ce jour-là… Comme j’étais le seul à lui dire ce que je pensais, et que les deux filles n’osaient pas s’opposer à lui, ne serait-ce que pour donner leur avis, je subis la sentence infligée aux dissidents : l’ostracisme !

Si j’ai pris le temps de raconter tout cela en détail, c’est parce que cette histoire m’a réellement perturbé. Il est extrêmement rare que je ne colle pas avec quelqu’un ou dans une équipe, à ce point-là. Avais-je changé ? Etais-je simplement fatigué par douze mois de voyage ininterrompus ? Peut-être ne m’étais-je pas assez investi ni assez évoqué mon voyage pour qu’il cerne un peu qui j’étais. Ce sont en tous cas les aléas et les risques des rencontres.

La côte ouest dévoile ses richesses insoupçonnées

Entre-temps, nous avons fait du chemin et nous sommes passés par des coins absolument hallucinants. En voici les principaux en images.

Le 8 mars : Shark Bay et ses stromatolites.
Stromatolite : un nom un peu barbare à qui, pourtant, vous, nous, et tous les êtres vivants sur Terre doivent la vie. Ils ont la même fonction que la forêt amazonienne, ils sont un concentré d’oxygène. On les localise dans seuleument deux endroits sur la planète : dans les Bahamas, et sur la côte ouest australienne, à cet endroit précis.
Les stromatolites (voir diapo) sont à la croisée du chou-fleur et du rocher. La différence : ils sont des organismes vivants, vieux de seulement 3000 ans. Ils sont formés par un dépôt de sédiments qui réagissent et deviennent du calcaire. Le processus est long : un stromatolite grandit d’environ 5 cm par siècle ! Un Un mètre cube de stromatolite concentre environ 3000 million de cynobactéries, l’élément vivant constitutif du stromatolite. Ces bactéries sont des plantes qui captent l’énergie du soleil et la transforment (photosynthèse) pour libérer de l’oxygène. En regardant bien attentivement, il est possible de voir des micro-bulles émerger à la surface de l’eau !

A Shark Bay, Shell’s beach est une plage constituée uniquement de petit coquillages qui deviennent des blocs compacts sous l’effet de la pluie (voir les escaliers en coquillages sur le diapo). L’eau de Shark Bay est purissime.
Nous passons la nuit au Francis Peron National Park. Aux Little et Big Lagoons, nous croiserons un petit requin – du moins son cadavre – et un nombre surprenant de grandes raies noires. Nous nous rapprochons en effet de ce coin de l’Australie où l’on peut observer les plus grandes raies au monde : les raies Manta, dont l’envergure peut atteindre les neuf mètres !!
Le lendemain, nous passons Monkey Mia, un site apprécié des touristes pour sa colonie de dauphins, et filons droit sur Carnavon, Coral Bay et le Ningaloo Reef.


Fin de la route
Exmouth, hors saison. Un peu comme dans un Lucky Luke, on pourrait presque voir les broussailles balayées par le vent dans les larges rues grossièrement bitumées, et un coyote traverser la rue, la queue basse.
Je suis seul au seul backpacker du coin. Il y a une piscine, c’est déjà ça. Il fait toujours très beau, toujours très chaud. Je vais faire mes courses, repère la café internet du coin, et planifie mes prochains jours. Exmouth est une petite localité certes, mais mondialement connue pour abriter chaque année à la même période le plus gros poisson du monde : le whale-shark ou requin-baleine. Et je veux absolument visiter le national park. Lundi matin, je louerai une voiture pour trois jours, puis je prendrai le bus pour Broome.
Dimanche soir. Je cuisine tranquillement au camping. Je ne vois pas arriver la grande jeune fille, fine et bronzée. Elle m’adresse la parole en anglais, et je repère immédiatement son accent. C’est Elise, elle voyage seule en van jusqu’à Broome et cherche désespérément quelqu’un. On déplie la grande carte : Le Kimberley nous tend les bras.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire