mardi 16 novembre 2010

L'enfer et le paradis sont sur un bateau...

Part Two : "Je ferai de vous des pêcheurs d'hommes" (Marc, 1, 16-20)

La Der des Ders

Les choses ont un peu évolué depuis la publication de mon dernier post. Trois semaines après mon retour, je passe au Beluga pour dire au revoir à mon ancien skipper qui repart en mer, et récupérer mes mâchoires de requin. « Eh ! Bloody Frenchie », crie Wayne en me voyant, la face rougeaude, une canette de Jack Daniel’s à la main. Et de chanter mes louanges aux autres marins présents autour de lui.
La conversation prend un tournant plus sérieux quand Wayne me dit que le Blue Moves, le thonier voisin de la même compagnie, a besoin d’un renfort d’équipage. Je refuse net, leur répétant que j’ai assez donné, que ce boulot est complètement cinglé, etc… Mais je sens déjà qu’au bout du compte, je vais repartir pour un tour. Ben, le skipper du Blue Moves, me passe son numéro : « Tu as deux heures pour me donner ta réponse, il faut que je trouve quelqu’un pour demain. » De retour au backpacker, je craque et fais mon baluchon pour la troisième fois. Je travaillerai finalement sur le Blue Mistress, piloté par un nouveau skipper.


Avant ce dernier voyage, il y en a eu deux autres, bien différents à chaque fois. Pour vous donner une idée de ce à quoi peut ressembler le travail de pêcheur, jetez un coup d’œil, si vous en avez le temps, sur ce blog. C’est celui d’une française qui raconte les péripéties qu’elle a connu sur un crevettier. Cela vaut vraiment le détour sachant qu’elle n’exagère probablement rien de ce qu’elle a pu vivre. (Sorry, j'ai perdu le lien vers ce blog! A venir...)
Ce mois et demi en mer a été, je pense, l’une des expériences les plus marquantes de ma vie.


Sur le pont, de jour comme de nuit

On y passe le plus clair de son temps. J’y ai établi, au cours du deuxième voyage, le record personnel de 108 heures de travail en six jours. Trois semaines de 35 heures. Dix-huit heures par jour en moyenne. Quel genre de boulot ? Il n’y a guère que le travail à la chaîne, le travail d’usine, répétitif, machinal, aliénant. J’étais loin d’imaginer que le fordisme avait même conquis l’univers marin.

Il se compose de deux parties : la jetée des appâts (« bites » en anglais), et la pêche. La notion du temps n’a absolument plus aucune importance, puisque quelque soit l’heure et la météo, le thon n’attend pas.
La première partie se passe à l’arrière du bateau. Elle dure environ quatre à cinq heures, suivant le nombre de crochets que l’on jette à l’eau. Le principe : deux fishermen accrochent les appâts à l’hameçon, sardines et poulpes, et clipent alternativement leur ligne de nilon à la « fishing line » principale qui défile sans discontinuer, suivant un bip qui survient toutes les huit secondes. Mon boulot, pour les deux premiers voyages, a consisté à jeter des bouées, toujours suivant une certaine cadence de bips. Les bouées et les « beacons », de grandes antennes flottantes, servent de repères au skipper.









Where are the fish ?!!

La deuxième partie, la pêche à proprement parler, peut durer jusqu’à treize heures. C’est la partie la plus intéressante. L’idée : tirer les centaines de lignes, parfois plus de mille, jetées à l’eau quelques heures plus tôt. Au bout du fil, il y a un poisson ou il n’y en a pas ! S’il n’y en a pas, on attrape d’un geste machinal le clip suivant. Si un bubulle a mordu à l’appât, cela se passe de différentes manières : certains poissons peuvent se hisser à la main, on glisse les doigts dans les bronches pour empêcher le fish de respirer ; il arrête de gigoter, on retire l’hameçon, et on balance le poiscaille dans la cale. Pour les Albacores ou les Dolphins fish, de taille plus conséquente, on peut les hisser à la main, sans arrêter le bateau. Mais le plus souvent, le skipper ralenti, un des pêcheurs chope une « gueffe » et va harponner la bête pour la hisser à bord.

Les gros poissons font, vous l’imaginez, l’objet d’une plus grande bienveillance. Les quatre poissons les plus recherchés par les thoniers sont d’abord et avant tout le Big Eye (environ 20 à 30 $/kg !), puis le Yellowfin ( « aileron jaune »), le Stripped Marlin et le Sword fish (« poisson-épée », celui qui a un long nez !). Les Albacores, Rudder fish, Mako shark, Moon fish, Dolphins fish (ou Mahi-Mahi), Trigger fish (« poisson-gachette »), sont toujours bienvenus à bord, mais de moindre importance.

Harponner un Big Eye ou un Yellowfin ne se fait pas à la légère. C’est généralement le skipper qui s’en occupe lui-même. Il faut viser la tête, l’œil de préférence, et ne surtout pas abîmer le corps. Un poisson de ce type pèse en moyenne 30 kg. La dernière nuit de mon deuxième voyage, vers la dixième heure de pêche, un poisson plus gros que d’habitude tend la ligne. Un quart d’heure après, ses écailles bleues nuit apparaîssent enfin à la surface. On tente de le hisser à quatre gueffes. Impossible : la bête pèse dans les 150 kg et bouge encore ! Cette fois, il faut carrément utiliser le treuil. Il s’agit d’un Bluefin d’une valeur approximative de 10 000 dollars selon Wayne… Les pêcheurs ont une fâcheuse tendance à l’exagération, mais nul doute que cette prise a été la « cherry on the cake », à la mesure de la joie explosive du skipper.

John et Daud s'affairent déjà à la "vidange" !


Wayne, en bleu, après cette prise de taille...














La pêche dite longue ligne n’a donc rien d’un concours de pêche à la truite dans une rivière pyrénéenne. Après ce tour complet de l’horloge, la journée-nuit n’est pas terminée. C’est l’heure d’aller jeter les appâts pendant quatre ou cinq nouvelles heures. Après quoi, quatre de sommeil suffiront pour repartir pour un tour. Et ainsi de suite pendant six à dix jours, suivant la pêche et les conditions météo.

Les pêcheurs aiment l’argent et ne s’en cachent pas. C’est peut-être d’ailleurs pour cela qu’ils peuvent se permettre de fumer un paquet de cigarettes par jour, à 17 dollars le paquet. La motivation principale, c’est le blé, la tune, l’oseil, les bucks et les dollars. Ceci étant dit, il faut reconnaître que certains comme Wayne sont tellement passionnés par leur métier qu’ils y ont consacré toute leur vie. « Je suis skipper depuis vingt ans, et marin depuis encore plus longtemps, et j’adore toujours ça », me confie-t-il un jour.

En cabine

L’intérieur est soigneusement aménagé pour un séjour longue durée. Tout est prévu pour résister à de fortes houles. Du moins sur le Beluga, le meilleur des quatre bateaux de Southern Moves. Une table carrée recouverte d’une nappe adhérente est entourée d’une épaisse banquette de mousse. Sur les hublots, des images de playmates dénudées font office de parsoleil. Les skippers avec qui j’ai travaillé sont deux célibataires endurcis…

Le frigidaire est l’élément principal de l’habitat. La nourriture envahi le moindre espace : près de 700 dollars en viande, légumes, céréales, boissons, lait, fruits, etc… Les repas et snacks sont une composante essentielle du quotidien. Les premiers jours du voyage, le temps de se rendre au point de pêche, sont passés à trois choses : manger, dormir, regarder des films. Et, éventuellement, vomir. Le baptême de l’eau est redoutable. J’avais prévu les pilules, qui ont tempéré le violent mal de mer. Durant quatre jours, impossible d’avaler quoi que ce soit. Le mal de cœur provient tant de la houle que du ventre vide.

Le dernier voyage a été franchement comique : mis à part le skipper, qui ne devait pas se sentir frais non plus, tout l’équipage a eu le mal de mer, y compris Rusly, un Indonésien qui navigue non stop depuis onze ans sur toutes les mers du globe, du Canada à l’Afrique du Sud, en passant par le Japon et l’Amérique latine. James, mon coloc du backpacker que j’ai ramené à bord pour compléter l’équipe, a passé 14 heures à dormir sur sa couchette, ponctuées d’allers-retours réguliers significatifs sur le pont.


En ce qui me concerne, je pensais être guéri à jamais, après mon premier voyage. Mais mon premier quart de ce dernier trip – à tour de rôle, pendant la nuit, on se relaie pour surveiller les écrans radar afin d’éviter une collision avec un éventuel bateau, s’assurer que tout fonctionne à bord, et corriger la trajectoire du vaisseau si besoin est - a été franchement une épreuve : assis devant les écrans, je me levais tous les quarts d’heure pour aller nourrir les poissons du rôti de bœuf avalé quelques heures plus tôt. Le calvaire de James a duré quatre jours, comme le mien pour le premier trip. C’est toujours drôle de voir les autres dans cet état, pas vraiment de le vivre. Juste l’impression d’être au bord du gouffre en permanence, juste envie de quitter ce fucking hell…
A peine quitté le port, et déjà cette question revient, lancinante : mais pourquoi je suis reparti…

Le sommeil du juste

Que se passe-t-il lors des quatre à six heures heures dévolues au repos ? Après les quelques pauses, le « déjeuner » (une pause juste un peu plus longue), et le dîner, toujours à base de viande, direction le lit, parfois sans passer par la case douche, les mines de sels dans les oreilles servent de boules Quiès. La fatigue a raison de notre souci du confort.

Le Beluga a une capacité d’accueil de cinq marins dont le skipper. Les couchettes, un épais matelas de mousse pas inconfortable du tout, se situent à l’avant du bateau. La chance ne sourit pas toujours aux débutants : une fuite provenant du toit du bateau laisse filtrer l’eau de pluie et de mer sur mon matelas qui ressemble bientôt à une éponge. Le comble, c’est que les gouttes circulent non loin d’un réseau de câbles électriques qui alimentent le tableau de bord juste au-dessus de mon lit.

Les fortes houles sont redoutables pour deux raisons. L’eau recouvre entièrement le bateau et s’infiltre lentement sur ma modeste couche, m’obligeant ainsi à dormir dans des positions de ver de terre afin d’éviter les mares. Plus énervant, limite dangereux : le plafond se situe quelques centimètres au-dessus des têtes. Or, lorsque le bateau est pris dans des creux de plusieurs mètres, évoluant à la verticale, les chocs sont parfois rudes. Ma paillasse se situe à 1,50 m au-dessus d’un escalier en fer. Il s’agit donc, grossomodo, de dormir agrippé sur le dos, les bras en croix, pour ne pas se prendre le plafond ni se viander sur le sol. Tout autour en revanche, les affaires voltigent.

Le mental, toujours

Mes formateurs, Basta pour les quinze premiers jours, puis Wayne pour le second trip, n’auront pas fait preuve d’une tendresse maternelle. La vie sur un bateau se rapproche réellement de celle d’une bidasse. « You must be quick ! », « You’re too slow ! » « Plus vite !», seront les mots préférés de Basta à mon encontre. Je suis seul avec lui et Daud, un autre Indo. Un jour, alors que je ralentissais malgré moi la cadence pour tirer les lignes, Basta me balance un crochet dans le dos. Je me retourne et lui gueule un nom d’oiseau bien français, qui lui arrachera un petit rire sarcastique et ne le calmera que pour quelques heures.
Basta
Daud
Wayne

Quelques erreurs me vaudront également les foudres du skipper. Je me rappelle par exemple de ce jour où Wayne me demande de mettre une partie de la fishing line dans un sac plastique. On est alors en pleine pêche, le bateau fonce, le rythme est soutenu, les poissons affluent, chacun est débordé. Une veille de Noël aux Galleries La Fayette.
Je jette un coup d’œil à la ligne blanche sur le sol, j’ai l’impression qu’elle est pleine de nœuds, et que si le skipper la veut dans un sac, c’est qu’elle est bonne à jeter. Je saisi donc les ciseaux et m’apprête à couper pour faire rentrer l’épaisse et rigide ligne de plastique dans le sac, plutôt étroit. « What the fuck are you doing ????!!!!! », crie Wayne. Il s’avance vers moi, les yeux exorbités, bleus et rouges-sang en un joli mélange psychédélique. Dans un réflexe, je me protège contre un éventuel crochet du droit, qui ne viendra pas. La mauvaise légende racontant que certains skippers n’hésitent pas à balancer leurs hommes à la flotte me revient subitement à l’esprit, bien malgré moi, car il ne s’agit bien sûr que de balivernes. Il m’arrache les ciseaux et part dans un violent monologue de plusieurs minutes, ponctués de nombreux « fucks ». Je n’ai rien compris à cause de son accent néo-zélandais, mais j’ai appris un truc : ne plus jamais toucher à cette foutue ligne.

Nous arrivons au sixième « shot » de ce deuxième voyage. Depuis le deuxième jour, nous ne sommes plus que trois pêcheurs au lieu de quatre. Car le quatrième homme est toujours à bord, mais à fond de cale. Al, 45 ans environ, nouvelle recrue, n’a pas supporté la pression. Après trois jours de vomissements intensifs, et deux jours de travail, il jette l’éponge. Il s’avance vers Wayne, les veines ressortent de son front, il montre les crocs. Al serait un ancien junkie, la poudre aurait eu quelques effets néfastes sur cellules grises. Un instant, je me dis que le grand Al va envoyer le petit skipper ad patres. Il se contente de se rebeller. Une lutte verbale et musclée entre deux Queenslanders. Le skipper aura le dernier mot, après plusieurs jours de gueulantes. Al finira la huitaine de jours dans le noir, interdit de parler au reste de l’équipage, ne sortant que pour manger et se soulager. Il aura même le droit à l’engueulade du patron par téléphone satellite.

Au sixième jour donc, je tourne aux vitamines depuis déjà quatre jours – des pilules bourrées de zinc et de fer achetées en pharmacie incroyablement efficaces durant 24 heures. Je chantonne dans ma tête en tirant mes lignes, à défaut de pouvoir siffler puisque les Indos prétendent que cela attire le vent. Je pense à tout et n’importe quoi, les mots et les idées défilent dans ma tête sans cohérence. Je hisse les Albacores comme si j’avais fais ça toute ma vie. Je décapite et évide les Rudder, saisi les boyaux ensanglantés et les excréments pour les balancer dans les remous, attirant les requins dans le sillage du bateau. Mes jambes ne me portent quasiment plus, fatiguées de porter un corps sans cesse titubant.




Je me penche alors pour harponner un Yellowfin, 25 à 30 kg. La houle est assez forte. D’un coup sec, je plante le crochet dans l’œil du poisson. Mais celui-ci se débat et replonge, m’attirant vers lui. Ajouté à la surprise, le balancement du bateau achève de me faire basculer. En une seconde, je me retrouve vue sur mer, un ou deux pieds au-dessus de l’eau, la gueffe dans une main, la rembarde dans l’autre. Dans ces moments-là, on retrouve toujours assez d’énergie pour revenir en lieu sûr, lorsque l’on sait ce qui rôde à quelques lieues sous la mer.
A bord, l’activité s’est provisoirement arrêtée, quatre pairs d’yeux m’interrogent du regard. Quelques rires auxquels je joins les miens, puis le travail reprend. Wayne me raconte qu’un jour, un de ses matelots est tombé à l’eau, à seulement quelques mètres d’un aileron. Le gus paniquait dans l’eau, mais à bord, tous ses collègues étaient tellement morts de rires en voyant sa tête qu’ils ont eu tout le mal du monde à le ramener sur le pont !





Parfois, je sens la folie me gagner progressivement, laissant échapper quelques rires nerveux. Ces foutues vitamines ont placé mon corps en surrégime. Je voudrais dormir des siècles durant. John aussi, sans aucun doute...

Comme je l’ai écrit plus haut, après les treize heures de pêche, il faut de nouveau jeter à l’eau quelques centaines d’hameçons. Parfois, il faut également renouveler l’eau des cales pour éviter la propagation des bactéries. On bouge également les poissons d’une cale à l’autre. Plus de 300 Albacores de 15 kilos.





Un peu de jus de squid dans votre café ?

Mon troisième trip, sur Blue Mistress, est celui d’un ratage annoncé. Après mes deux premiers voyages, je m’étais juré de me clouer les pieds à la terre ferme. J’ai raconté plus haut comment j’ai finalement effectuée ma dernière tournée. Sans regret bien sûr.

Le skipper s’appelle Jammie, douze ans d’expérience, mais nouvel arrivant à Southern Moves. Avant ce voyage, il a fait un trip de découverte en tant que simple deckhand. John, mon ancien collègue qui a fait ce trip avec lui, m’en avait déjà touché deux mots. Il a eu une altercation avec lui. Jammie avait fini par balancer les mâchoires de requin de John à la mer. Un sacrilège, car ce genre de souvenirs comptent, pour nous autres backpackers, autant que le salaire ou l’expérience.

Les deux premières nuits de pêche sur Blue Mistress, je suis préposé au café pendant les courtes pauses. Le skipper me demande de faire du café rapidement pour tout le monde, tandis que la pêche se poursuit. Je m’exécute, rentre dans la cuisine avec mon équipement de pêche trempé – chose formellement interdite à bord du Beluga, ce qui permettait de garder un habitat relativement propre -, ôtant seulement mes gants imbibés de sang et jus de squid.

Le bateau file à la vitesse maximale de pêche, les vagues heurtent la coque avec violence faisant tanguer l’esquif comme jamais. Mes bottes n’adhérent pas au lino. Je fais bouillir de l’eau, rempli les tasses de café. La bouilloire électrique valse, les tasses déversent liquide noir un peu partout. Peu importe, l’eau de mer a déjà pénétré la moquette, parce que la porte principale ne ferme plus ! Je m’agrippe où je peux, me concentrant sur mes tasses, tentant de ne perdre ni temps ni café. D’une seconde à l’autre, je vais entendre un gros « Fuck !! Il vient ce putain de café ?!! »
J’ajoute enfin du lait. Des morceaux de crème sortent de la brique. Et merde. Pas le temps d’aller chercher un nouveau berlingot. Tant pis, une bonne colique pour tout le monde, et les toilettes ne seront pas bouchées. Je me marre déjà en me figurant la tête de ce fumier de skipper pris de crampes d’estomac.

Quand le capitaine perd le nord

Bordélique et autoritaire, le skipper est en grande partie responsable de cette misérable pêche : une tonne de poissons dans les cales, un résultat absolument ridicule, quand un voyage est jugé très moyen avec six tonnes de thons. Voici encore un extrait de ses monologues fleuris : « Putain, ce bateau a été fait par un pédé !! Regardez-moi ces manettes, des ptites bites !! Fuck, plus vite, plus vite !!!! Mais où sont ces putains de poissons ??!!! Let’s gooooooo !! What the fuck are you guys doing ?? Fuck, fuck fuck !!! » Même Rabelais en son temps était plus distingué.

Un jour, alors que nous jetons des appâts depuis plusieurs heures, le skipper nous rejoint à l’arrière et nous demande subitement de changer notre façon de procéder. Nous étions pourtant bien rôdés avec Joles, mon collègue Australien de 25 ans, tout se passait pour le mieux. J’ose prudemment et poliment la contestation, lui expliquant que j’ai appris comme ça, que cela fonctionne très bien, et que l’on est synchronisés avec Joles, depuis trois jours. « Fuck you !!! Je fais ce boulot depuis 20 ans, je sais parfaitement quelles sont les fucking techniques !! Putain mais c’est fucking easy, fucking hell ! » Je ne proteste plus, fais la moue, hoche la tête, serre les dents et les poings, souriant intérieurement à l’idée de lui sauter à la gorge et de le foutre à la flotte. Un boulot de ce genre a de quoi vous transformer en meurtrier compulsif. Puis il s’excuse de s’être emporté. Je ne l’excuse pas, l’ignore en poursuivant ma tâche. Moyennant quoi, sa brillante méthode aboutira à planter les cinq crochets suivants dans la main de Joles. Et Dieu sait que ca fait mal…

Deux jours avant la fin, je suis en train de faire quelques réparations avec Joles, qui vit sa première pêche. Le skipper s’avance vers nous et son regard est attiré par les lignes. Il y repère un nœud comme cela arrive parfois. Il en fait le reproche à l’Australien, responsable de cette boîte. Ce dernier, sûrement un peu fatigué et tendu, proteste peut-être un peu trop violemment et pour la deuxième fois. Erreur à ne jamais commettre, surtout avec un type comme Jammie. Les poings partent sans prévenir. Un premier au niveau de la bouche, puis un deuxième fait exploser la pommette de Joles. Du sang jailli tandis que mon collègue est acculé à tribord. Je m’apprêtais à faire enfin un pas pour empêcher un troisième coup qui aurait pu le faire basculer dans l’eau, quand le skipper se retourne, me regarde de sa face burinée et repart dans la cabine.

Un long silence. Nous nous regardons droit dans les yeux, l’incompréhension totale se lit sur notre visage. Joles a les yeux au bord des larmes de sang. Il lui manquait déjà une dent devant, avec son bandana et ses tatouages, il ressemble de plus en plus à un vrai pirate. Mais ce gamin pas bien épais s’en sortira. Il n’a pas eu une vie facile et il semble plein de ressources. Ce qui s’est passé là ne contribuera qu’à le renforcer, à le blinder contre d’autres salopards comme Jammie.


Comble de l’histoire malheureusement, le skipper est suffisamment influent et malin : après s’être longuement excusé auprès de son mousse, craignant pour son poste, il lui a demandé de faire passer cet incident pour un accident. Puis, quelques heures avant le retour au port, il nous réunit et nous affirme avoir passé un deal avec Joles : nous n’avons rien vu… L’envie de le balancer au boss me démange, mais ce serait mettre mon collègue dans de sales draps. Peu importe, ce mec sera puni un jour ou l’autre.

Un voyage à deux balles

Alors, la question que l’on peut se poser : quid du salaire ? Ici point de Smic. La paye du fisherman, à bord du Beluga en tout cas, est fixée en fonction de plusieurs critères, à commencer par le premier d’entre eux, la qualité de la pêche. S’y ajoute l’expérience du deckhand. Elle est concrétisée par un pourcentage déterminé par le skipper.

Pour vous donner quelques chiffres, mon premier séjour m’a rapporté 700 dollars. Pas grand-chose. La pêche n’avait pas été bonne. Le deuxième m’a valu 1400 dollars, alors que je pouvais légitimement en espérer plus du double. « Dix fois plus que ton premier voyage », m’avait-juré Wayne. J’ai perçu beaucoup moins, comme tout le monde, skipper compris, à cause d’une erreur du type qui fixe les prix au marché.
Quand au dernier trip, je viens de consulter mes comptes à l’heure où je publie : deux dollars et quatorze cents… Une vaste blague qu’il ne servirait probablement à rien de dénoncer. Un coup de fil à la compagnie s’impose cependant. Peut-être en profiterai-je pour glisser deux mots au sujet du skipper-tabasseur…

Se souvenir du meilleur

Tout cela n’a guère d’importance, en fin de compte. J’ai un vécu six semaines absolument extraordinaires. Réellement dures, mais tellement enrichissantes. J’y ai pêché des swordfish de 200 kilos et longs de six mètres, caressé des requins, admiré des poissons clowns, des poissons-gâchette, des poissons volants, filmé des dauphins dansant la farandole autour du thonier. J’ai appris un savoir-faire pluri-millénaire. J’ai frémi en tentant de rester debout dans des creux de sept mètres. J’ai rempli mes poumons d’air pur, contemplé des boules de feu incandescentes sur l’horizon et profité de l’immense espace de liberté qui nous en sépare. Jamais je n’oublierai ces quarante jours de mer, un enfer comme un paradis.





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