dimanche 26 septembre 2010

L’enfer et le paradis sont sur un bateau…

Une semaine après mon retour à quai le 5 septembre, un fait divers est à la Une des médias locaux de la Sunshine Cost : un backpacker irlandais tombe du toit d’un chalutier et disparaît dans la mer, pourtant calme (lire ici). L’équipage a mis une heure à s’apercevoir qu’il manquait à l’appel. Son meilleur ami était à bord. En entendant cette tragédie, un frisson me parcourt le dos. Je me remémore les heures passées sur le toit justement, à parcourir l’horizon à la recherche de matériel perdu. Pauvre gars, un mois après son arrivée en Australie...


Chaque année, des centaines de jeunes routards embarquent à Darwin, Broome ou Adélaïde, sur des thoniers ou des crevettiers, excités tant à l’idée d’en finir avec le temps des vaches maigres que de vivre quelque chose hors du commun. Beaucoup montent à bord, sans expérience évidemment, mais surtout sans se préparer au pire. Or, mieux vaut arriver blindé comme les coffres de Fort Knox, car ce genre de croisière se situe aux antipodes d’une descente du Nil.

Mon aventure a duré un mois. Deux fois quinze jours plus précisément. Un rêve à accomplir, un véritable cauchemar à vivre, mais ce genre de cauchemar qui ne vous laisse que des bons souvenirs… et que, summum du masochisme, vous êtes finalement prêt à vivre une seconde fois. Certains poussent jusqu’à plusieurs mois. Quatre semaines ont suffit à rassasier ma soif de grand large. Du moins pour le moment.

Point de carnet de bord malheureusement. J’ai commencé deux jours, puis, à raison de quatre à cinq heures de sommeil par jour, suivies de dix-huit heures de travail en moyenne, j’ai vite abandonné pour recentrer mes priorités.

Part one : De Rennes 2 à Mooloolaba, la concrétisation d’un vieux rêve

L’histoire commence à Brisbane. Non, à Rennes, à la fac de Rennes 2. Mon prof de civilisation arabo-musulmane est un vieillard imposant, aussi gros que grand, doté d’un charisme qui lui assure l’attention totale de son auditoire. Cet enseignant très vieille école, toujours très en verve lorsqu’il s’agit de nous raconter sa vie mouvementée, nous glisse au détour d’une phrase qu’il a été pêcheur…
Je ne sais trop pourquoi, l’idée reste figée dans ma tête : c’est sûr, un jour, je ferai la même chose. Je m’imagine les marins barbus et tatoués du port d’Amsterdam, me plonge dans la chanson de Brel, songe aux vieux corsaires malouins embarquant sur des navires en bois vers un total inconnu. Ou, plus proche de nous, ces Terre-Neuvas bretons quittant le petit port de Dahouët pour aller pêcher la morue au large du Canada, durant de très longs mois… Est-il encore possible aujourd’hui de prendre son sac de couchage, une brosse à dent et une paire de bottes, errer sur les ports pour se faire embaucher comme pêcheur, cuistot ou simple deckhand (homme de pont) sans être diplômé de l’école de la marine marchande ? Oui, c’est relativement facile « down under ».

Lorsque j’arrive en Oz, en venant d’Indonésie, le 25 mars dernier, je pose le pied à Darwin, la principale ville des très inhospitaliers Territoires du Nord. Dans mon premier backpacker, un endroit un peu glauque, je rencontre une française d’à peu près mon âge. Elle ne cesse de pester contre un « fucking fishing boat » et ses crevettes.
Elle me raconte qu’en se baladant sur le port, elle a trouvé un job de cuisinière sur un rafiot, qu’elle part en mer trois semaines et rentre pour une semaine de repos. A la fois admiratif devant cette minette à dread locks, pas bien épaisse et cernée comme feu Philippe Seguin, mais un peu agacé par les airs de dure à cuire qu’elle se donne, je lui pose d’autres questions. Peu loquace, elle me dit qu’elle est chargée d’aller faire les courses au supermarché pour une bonne vingtaine de jours et un équipage de six gaillards. Elle me parle finalement salaire, m’informe les yeux soudainement arrondis et brillants que l’on peut toucher des sommes considérables, jusqu’à 25 000 dollars en trois mois. Cette info a fait son effet, et mes pupilles se dilatent comme par mimétisme.
En théorie, je découvrirai plus tard qu’elle disait vrai, et que cela peut-être même beaucoup plus. Dans la pratique, c’est juste un peu plus aléatoire.

Je me dis que c’est donc en Australie que je peux réaliser ce vieux projet. A ce moment-là, j’aurais payé pour partir. C’est seulement à Cairns que j'ai commencé à prospecter et à me balader sur le port, à répondre à des annonces sur internet, dans les journaux. Plusieurs fois, j’ai failli décrocher le job, à la pêche au barramundi notamment.
Mais chaque fois, la réponse était la même : inexpérimenté. Après coup, je comprends pourquoi les skippers, parfois hésitants devant une main d’œuvre volontaire, payée au black, ne veulent au bout du compte pas prendre de risques.

Bref, relancé dans mon voyage et dans ma descente de rêve vers Brisbane, j’abandonne cette idée. Ce n’est que deux mois après, à Brisbane, lors d’une soirée au Down Under avec quelques copains français, qu’elle ressurgit. Ils me disent qu’ils connaissent indirectement un Français qui a bossé comme pêcheur, non loin de là. Ils me filent le numéro du type, que j’appelle aussitôt. Je prends les renseignements.
Il s’agit d’un petit port de pêche, à 1h30 au nord de Brisbane, et d’une compagnie appelée Harvest… J’appelle le lendemain. Au bout du fil, la question fatale ne se fait pas attendre: « Avez-vous de l’expérience ? » J'ai pigé la leçon : « Yes, no worries ! » La voix féminine, du genre de celle qui sort d'une gorge-cheminée mal ramonée, me confirme qu’un bateau est supposé partir dans la semaine. Mais elle me prévient qu’elle veut d’abord me rencontrer, qu’elle n’envoie pas n’importe qui en mer – ce qui, on le verra plus tard, est archi-faux –, que je dois monter dès que possible (les marins sont des gens pressés, je vais l’apprendre à mes dépens).
Aucun problème : je plie bagage et prend la route du nord pour Mooloolaba dès le lendemain matin, motivé comme jamais, gonflé à bloc. Après plusieurs semaines d’insuccès dans ma recherche de job, je suis à deux doigts de réaliser un de mes premiers objectifs.

La première difficulté a été de trouver les locaux de la compagnie : pas si facile, lorsque le nom que l’on vous a donné est faux. Ce n’était pas Harvest, mais Southern Moves… et je n’avais pas envie de rappeler la fille de la compagnie, cela ne fait pas très sérieux. Mais je finis par arriver. Grant Taylor, l’armateur et patron de la compagnie est un petit homme chétif, un Néo-Zélandais n’ayant jamais navigué, mais qui serait bon manager. Il possède aujourd’hui quatre thoniers à Mooloolaba. En lieu d’entretien, un simple contrat à signer. Et une foutue question, un vrai leitmotiv :
« Any experience ?
- Bien sûr ! Mon oncle possède une petite compagnie de pêche artisanale en Bretagne. J’ai eu l’occasion de partir cinq jours en mer avec lui.
- Quelle sorte de bateau ?
- Chalutier
(j’avais potassé mon dictionnaire).
- Ah bien ! Et qu’est-ce que vous avez pêché ?
- La sardine. »


Bon, d’accord, mes deux oncles sont à Paris et Strasbourg, et n’ont peut-être jamais mis les panards sur un foutu chalutier. Et je ne sais pas si on trouve de la sardine en Bretagne, mais lui non plus. Bref, il me dit quand même qu’il me place sur un « bateau pour inexpérimenté » et qu’il me rappelle quand les bateaux rentrent.

J’attendrai une semaine, les harcelant deux à trois reprises, commençant à me dire que finalement je ne fais pas le compte. Un soir, je rappelle et il me dit tout de go : « Viens demain matin à 9h, le skipper sera là. Vous pourriez partir dès demain soir. » Mon sang ne fait qu’un tour, je tourne en rond dans ma chambre en me répétant, cette fois ça y’est je pars.

Sur le quai, un petit homme en short noir, abrité sous un chapeau australien et le regard dissimulé par des lunettes de soleil noires et courbées, discute près d’un bateau, une cigarette à la main. La poignée de main est franche mais sincère. « Tu dois être le Frenchie ? Ok mate, je suis Wayne, le skipper, c’est avec moi que t’embarque, okay ? Alors tu vas voir Grant et après tu reviens me voir, okay? » Reçu cow-boy.

Puis Wayne m’amène sur son bateau, le Beluga. Sur le pont, deux Asiatiques s’affairent. Je fais la connaissance de mes collègues, Basta, le grand méchant, et Daud, le petit, pas plus gentil. Deux Indonésiens. Je me dis « cool », on va sûrement sympathiser… Je reste un peu plus longtemps, pour les aider à charger les appâts, des kilos de sardines et de petits poulpes congelés. On charge la petite chambre froide. Puis j’apprends à confectionner les crochets. Contrairement à ce que je pensais, ce sera la pêche à la ligne et non au filet.


Les amarres sont larguées le lendemain matin, 5 août. C’est parti pour quinze jours et non douze comme prévu. Une heure après le départ, le skipper peut augmenter la vitesse. Sur ma couchette, mon cœur balance, il est déjà temps d’aller lever la cuvette…



Le tour du propriétaire

1 commentaire:

  1. Clément Schoofs6 octobre 2010 à 04:59

    très bel article le cousin, je vois que tu t'amuses pleinement
    je repasserais surement te lire ;)
    Je t'embrasse
    Clément

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