mercredi 12 mai 2010

Gregory, Napoléon et la Russie

Nous atteignons l’océan en milieu de journée, brouillard et pluie.
Deux objectifs m’attendent à Cairns : trouver un emploi, si possible sur un bateau de pêche ; plonger sur la grande barrière de corail. Pensé comme un corollaire du premier, le second objectif s’avère bien sûr plus facile à remplir. C’est d’ailleurs déjà chose faite. Quand au boulot, voici ce qui s’est passé…

Le lundi 25 avril, dit « Anzac day », était un jour férié dans toute l’Australie, commémorant la participation des soldats australiens et néo-zélandais à la Première Guerre. Le jour idéal pour se remettre d’une chaude semaine itinérante à travers l’arrière-pays, dans un endroit idéal : le lagoon de Cairns, une piscine de 4800 m² d’eau salée, harmonieusement creusée entre la mer et le centre-ville. Cette piscine plein-air et publique est devenue l’attraction principale de la ville, appréciée à juste titre par ses habitants.

David et moi étions donc tranquillement allongés sur le carré d’herbe bordant le bassin, lorsqu’un homme d’un âge avancé s’approche de nous. Il a le teint hâlé, des cheveux blancs entourent un crâne à moitié chauve, une moustache blanche masque partiellement une fausse dentition qui apparait à la faveur d’un sourire légèrement narquois. De petits yeux au bleu profond nous fixent sans sourciller. L’homme s’adosse à un arbre et nous demande tout de go si nous cherchons du travail. David et moi répondons par l’affirmative sans nous consulter. « Alors j’ai besoin de vous. » Il nous explique, de façon peu limpide, que le boulot en question consistera à ramasser des « rubbish » et à les mettre dans des bennes. Il ne cache pas que la tâche sera physique, et nous évoque pour la première fois de ce Canadien ayant travaillé pour lui pendant deux mois, véritable superman de deux mètres, le Stakhanov des backpackers qui aurait pu accomplir à lui seul, et en deux heures, une tâche que nous mettrons sept heures à terminer à deux.
Nous acceptons. Rendez-vous est fixé pour le mercredi. Le mardi, nous irons faire un tour – en fait, une marche de près de six heures – pour tenter de se faire embaucher sur un rafiot et de ne plus quitter bord. En vain.

Le lendemain, Grégory R., né en Russie en 1937, ayant émigré en Chine à cause du militantisme anti-communiste de ses parents, vient nous prendre à l’heure dite au lagoon. Direction le nord de Cairns, près des jardins botaniques. Pas franchement emballé par ce bonhomme aux accents moscovites et bien mystérieux, je le questionne sur le job. Il me répond laconiquement : « Tu verras. » Il nous explique que deux chinoises voulait nettoyer sa maison, mais que celle-ci n’était pas terminée. « J’aurais pu en faire des prostituées ! », se marre-t-il. Je ne goûte que moyennement à la boutade. Nous arrivons au coucher du soleil à la maison. Le temps de faire le tour du propriétaire, de s’installer dans un fauteuil et de discuter ferme du salaire. L’homme nous propose dix dollars par heure de travail. La fortune de David s’élèvant au chiffre colossal de zéro dollars, c’était pour lui tout bénéf. Je refuse, trouvant la proposition peu alléchante, le salaire minimum en Australie étant de 18,5 dollars, avant impôt. Mais l’homme est habile : « Pas de problème, je pourrai trouver des backpackers qui accepteront de bosser pour ce prix-là. » Finalement, je parviendrai à arracher un douze dollars de l’heure avec logement et nourriture, ce qui n’est pas si mal. En fait, presque très bien, surtout qu'il me paiera deux jours de plus que prévu.

Les deux premiers jours se passent normalement. Nous travaillons aussi dur que le souhaite « le Russe ». Le boulot est réellement physique. Creuser, casser des plaques de béton avec des barres à mine, remplir les brouettes de terre et de briques puis les vider… Plus le temps passe, moins Greg nous incite à bosser, nous propose de plus en plus de bières, bienvenues après cinq heures au soleil, mais pas très lucratives. Je me suis fait avoir une après-midi. Il me demande de l’aider à faire les courses. Après un retrait de 2000 dollars, nous partons acheter un pack de vingt-quatre bières fraîches, tranquillement éclusées par notre hôte dans les 12 heures suivantes devant la télé russe… J’étais venu ici pour gagner un peu d’argent, pas pour regarder les infos dans la langue de Pouchkine ! Mais la pause était bienvenue.
Greg se laisse aller. Il s’assoit sur un sceau, ouvre une nouvelle mousse, et nous regarde trimer sous la chaleur. Avec sûrement avec la bonne intention de nous divertir, il radote une énième fois que Napoléon a failli en Russie, et Hitler de la même manière. Une Histoire bien connue que nous entendrons pas loin de trente fois par jour. Le soir, c’est la même rengaine : bières, deux ou trois bouteilles de vin rouge, blagues vaseuses, la campagne de Russie, et, tant qu’à faire, projet d’appeler des prostituées russes et de les ramener à la maison.
Pas vraiment terrassé par la pression patronale, David cède à la tentation de rester au lit. De mon côté, je n’ai pas envie de moisir trop longtemps, et il y a encore du boulot dans le jardin. Gregory, « good man » en russe, se montre de plus en plus dépressif et oisif.

Le samedi soir, David et Nikita – le surnom que je donne au vieux depuis qu’il m’appelle Napoléon – sont de sortie. Je les accompagne, peu enthousiaste à l’idée d’être des leurs. Mais je n’ai pas mis les pieds en dehors de cette baraque à tout casser depuis quatre jours. Au Rhinobar, une place assez branchée de Cairns, la boisson tourne à mesure que la générosité de Nikita vide son porte-monnaie. Au cours de la soirée, David reçoit des nouvelles de ses vieux amis. Complètement fou à l’idée de les rejoindre, il souhaite les présenter au patron, qui pendant ce temps amuse la jeune galerie du Rhinobar. Comme je connais déjà un des gus, je préfère rester tranquillement attablé, à discuter photo avec un sympathique Maltais-Ecossais-Juif-Allemand. Puis le Québécois revient, blanc comme un linge. Il me jure qu’il n’a rien pris. Grégory a beau être vieux et légèrement bancal, il n’est pas stupide pour autant, surtout qu’il a eu un aperçu des « amis ». Je pars pour éviter la conversation qui s’anime. Quand je reviens, David n’est plus là, et je peux voir le Russe quittant la discothèque en taxi. J’en prends un à sa suite. De retour à la maison, je le trouve assommé par la déception et le sentiment d’avoir été trahi par David. Il me demande si je suis mêlé à tout ça, dit que c’est un complot car on parlait français, menace d’appeler sa fille officier de police, jure qu’il ne paiera pas David, prévoit de jeter toutes ses affaires dans la benne…
La maison est de plus en plus sale. Les mouches et petits insectes ont trouvé leur Eden dans la poubelle. Des bières vides et des bouteilles de vin jonchent le sol. Greg a largement dépassé les quatre heures de sommeil qui suffisaient à Bonaparte. Le lendemain, je souhaite faire une machine. « Pas de problème, il y a juste un peu de plomberie à faire. » Je crains le pire. Effectivement, il n’y a pas de tuyaux d’évacuation des eaux. Et il me demande de bricoler un système, juste après avoir mis la machine en marche. Je l’engueule un coup et je claque la porte. A mon retour, la lessive se répand lentement dans les cratères du jardin…

Le dimanche soir, j’explique à Nikita que mon boulot est terminé. Il me paye, puis me reconduit en ville le lendemain. Cinq jours en compagnie d’un ancien journaliste anti-communiste reconverti dans le bâtiment, et un apprenti vagabond, pressenti footballeur professionnel encore quelques mois auparavant, couturier à ses heures, dessinateur talentueux, lecteur averti de Baudelaire et Rimbaud et amateur de « délires psychédéliques sous acide ». Cinq jours intéressants mais bien suffisants.

A l’heure où j’écris ces lignes, j’ai passé deux entretiens pour faire du marketing. La première étape s’est déroulée sans difficulté. Entretien classique sur le parcours, motivations, qualités, etc. Convoqué pour le lendemain pour un second entretien, je me retrouve en compagnie de quatre autres personnes, trois Australiens et un Français. La barrière de la langue m’empêchera de passer cette étape. Les Australiens étaient clairement là pour espérer une carrière dans la boîte. Quant au Français, le marketing ne lui était pas inconnu. Et moi, comme une crevette au milieu d’un banc de brochets, je n’en menais pas large.
Je passe encore quelques jours à Cairns et pense reprendre la route ce week-end vers le nord, puis commencer à descendre, lundi ou mardi, la longue East Cost vers Brisbane. Mais les imprévus qui façonnent mon voyage sont nombreux chaque jour, alors…

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